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Édito saison 15-16

Aujourd’hui, nos vies ont souvent quelque chose de dispersé. Nous passons en un temps infime d’une chose à une autre – ou d’un groupe, avec ses habitudes et ses questions, à un autre, souvent tout à fait différent. Ce qui vaut ici vaut rarement là, ce qui se dit ici ne s’entend pas là. Ainsi le monde des grands‑parents n’a plus grand‑chose en commun avec celui dans lequel évoluent leurs petits‑enfants, la vie de famille est souvent contradictoire avec les rythmes du travail et il n’y a rien d’évident à lier notre expérience professionnelle, nos décisions politiques, nos différents lieux d’expression, groupes d’amis, loisirs, plaisirs. Et toujours le temps presse, toujours l’urgence s’impose.

Aujourd’hui, dans le même temps, il semblerait que tout soit lié. Nous découvrons que nos comportements sociaux ou nos achats les plus ordinaires ont des implications écologiques, parfois politiques, parfois éthiques. Que les questions de santé ne sont pas plus scientifiques que politiques et financières et que les enjeux sportifs sont à la fois économiques, géopolitiques, médicaux, pédagogiques et folkloriques, par exemple. Il nous semble devoir désormais sans cesse arbitrer entre le facile, l’agréable et le responsable, comme si cela s’opposait.

Bref, notre vie sociale apparaît comme un écosystème aussi complexe que ce que nous appelions la nature, fait d’interactions multiples et liées les unes aux autres. Cette dispersion et cette responsabilité étendue, ce grand mélange et ce temps sans cesse plus accéléré, nous lui avons donne le nom de crise. Nous sommes en crise, la crise perdure, bientôt la fin de la crise qui n’en finit pas de finir. Cette crise est financière, elle nous interpelle sur la répartition des richesses, au sein de l’entreprise et de la société comme à l’échelle du globe. Mais l’horreur des guerres au Moyen‑Orient et les récents attentats en Europe rappellent, s’il en était besoin et au‑delà des brèves mobilisations, que ce n’est pas seulement une question économique.

 

Le théâtre que nous avons rêvé, nous l’avons imaginé pour ce temps-là. Il est différent de celui des années passées durant lesquelles le monde se présentait différemment et il ne fait pas comme si nos inquiétudes et nos doutes étaient derrière nous, ni comme si nous avions la solution magique à tel ou tel problème. Le rassemblement dans un théâtre et le temps passé dans un lieu d’art ont alors, dans l’époque qui est la notre, une saveur différente. Que partageons‑nous avec nos aïeux, avec nos enfants, nos voisins, les habitants de notre ville ? Qu’est‑ce qui lie nos vies avec la forêt amazonienne, les brouillards scandinaves, les lotissements de banlieue, les routes sinueuses des migrants de Calais ou de Lampedusa ? Qu’est‑ce qui rapproche les membres d’une communauté, et comment des groupes aux histoires et aux modes de vie différents peuvent‑ils cohabiter ? Qu’attendre de demain, qu’est‑ce qui serait pour nous un monde meilleur ? Que faire avec le passé ? Est-il un modèle ou ce qu’il faut fuir et ne pas répéter ? Pourquoi une légende anglaise, une exploration du sous‑sol ou la mémoire des guerres, un voyage dans l’espace ou le visage d’un enfant, promesses du futur, semblent-ils nous parler autant de nous‑mêmes ? Cette nouvelle saison reformulera quelques‑unes de ces questions qui traversaient déjà les rencontres et les spectacles présentés l’année dernière. Celle-ci sera faite de spectacles – des créations comme des pièces du répertoire contemporain, parce qu’il est aussi nécessaire de prendre le risque de la création que de donner le temps aux oeuvres de vivre – d’expositions, d’ateliers, de rencontres, de débats, de laboratoires. Ces différents temps auxquels nous vous convions ont en commun d’explorer le monde dans lequel nous vivons. Se répondant et se complétant les uns les autres, ils sont différentes formulations d’une même question : quel(s) monde(s) inventer ?

L’auteur en résidence Lancelot Hamelin ne s’intéresse pas a autre chose quand il recueille des rêves d’habitants de Nanterre pour un livre a venir, comme Milo Rau qui mêle Shakespeare à l’expérience de la guerre vécue par ses acteurs ou Joël Pommerat qui rapproche la Révolution française de notre époque. Gisèle Vienne revient d’un rassemblement de ventriloques au Kentucky, la chorégraphe Eszter Salamon reformule par la danse le souvenir de la guerre, le groupe de recherche en arts et politiques réuni autour du sociologue Bruno Latour s’intéresse à ce qui constitue et ce que représente le sous‑sol : trois façons de reformuler nos repères et de discuter nos façons d’être. Le chorégraphe Jérôme Bel organise un gala avec des danseurs professionnels et des amateurs, le collectif Forced Entertainment imagine une maison « possible impossible » destinée tout particulièrement aux enfants, la chorégraphe Latifa Laabissi et la scénographe Nadia Lauro rencontrent la compagnie de l’Oiseau-Mouche et ils échangent sur les fleurs et le cinéma, Claude Regy écoute le trouble d’un esprit au seuil de lui-même ou Thom Luz fait parler tour a tour les fantômes des êtres aimés et les brouillards qui troublent la vue : autant de manières d’être ensemble dans un même temps et un même lieu, reliés à autrui autant qu’à ce qui nous entoure et ce qui nous hante. Le séminaire « Nouvelles Théâtralités » interroge nos mots et nos manières de parler du théâtre d’aujourd’hui et Yan Duyvendak se lance cette année dans la comédie musicale – comme deux façons de penser notre temps à travers le théâtre.

Ainsi nous souhaiterions que venir a Nanterre‑Amandiers ce soit, a l’image de cette nouvelle passerelle qui nous relie désormais au parc André‑Malraux, emprunter un chemin de traverse, explorer les alentours autant que ce qui nous constitue, et élaborer d’autres formes, d’autres procédures, d’autres hypothèses possibles, comme un artisan peut le faire dans son atelier ou un scientifique dans son laboratoire.

Nous souhaiterions que venir aux Amandiers ce soit partager des hypothèses précaires, temporaires, sujettes au débat, à la discussion, sans prétention au définitif ou au décisif, mais rappelant ainsi ce que nos vies personnelles et collectives doivent à la curiosité, à la convivialité et à l’inventivité.

 

Parce qu’un théâtre est pour nous un lieu ou l’on fabrique des décors et des récits. Un lieu ou l’on invente des théories et cherche des explications, ou des groupes se forment ou se retrouvent, ou des hommes et des femmes travaillent, d’autres parlementent ou se détendent. Ou le temps se ralentit et parfois s’accélère, ou les espaces se plient et parfois se déploient. Ou l’important devient un instant futile et l’insignifiant s’avère soudainement décisif. Ou les certitudes se révèlent moins certaines, ou le passe s’adresse au présent et ou le futur se découvre être à l’intérieur de nous.

Un théâtre est pour nous un lieu où s’inventent des mondes possibles. Ces mondes possibles ne sont pas des réponses ou des solutions. Ils n’ont rien de l’annonce assurée de ce qu’il faut vivre. Ils ne donnent pas l’exemple, ne prétendent pas savoir ce que les spécialistes ignorent. Mais ces mondes possibles nous rappellent que nous avons le choix. Ils nous rappellent que le monde pourrait être différent, que d’autres vies sont possibles, d’autres manières de faire, de partager, d’échanger, de formuler, de transmettre, de fabriquer, d’aimer. Car nous avons le choix. L’art comme la science n’ont pas d’autre sens : élaborer d’autres mondes possibles pour nous rappeler que nous avons le choix de vivre ainsi ou autrement, en laissant le monde aller comme il va ou non. Que la vie, la vie intime et la vie ensemble, s’invente à travers nos paroles, nos idées et nos choix.

Ce sont ces mondes possibles – ni passés ni à venir, ni réels ni irréels – qui se donnent en partage dans un théâtre, comme des chemins à suivre et à prolonger à travers notre temps. Ce sont ces mondes possibles que nous nous réjouissons de partager à nouveau avec vous.

 

Philippe Quesne et Nathalie Vimeux

Directeurs

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Brochure 2015-2016