Gilles Taschet, scénographe

Gilles Taschet

Gilles Taschet scénographe

Synthèse sur la scénographie d'Une Virée
réalisée à partir d'un entretien avec Gilles Taschet, scénographe du spectacle

L’idée de ce décor est née de la collaboration entre le scénographe et le metteur en scène. Jean-Louis Martinelli a proposé à Gilles Taschet une photo tirée du livre d’Aziz Chouaki, Avoir vingt ans à Alger (éditions Alternatives, 2001), qui représente des jeunes garçons dans un hangar en béton, sur un escalier à deux volets reliés par une plate-forme. C’est à partir de ce cliché que le scénographe a travaillé pour parvenir à la maquette du décor d’Une virée. Dans le projet final, il a conservé les pylônes et l’escalier présents sur la photo, mais en réorganisant complètement l’espace.

I Un espace du quotidien

Pour mettre en scène la pièce d’Aziz Chouaki, qui se déroule dans quatre lieux différents, Gilles Taschet et Jean-Louis Martinelli ont choisi un lieu scénique unique qui, par des jeux de lumière et la force de l’imagination, pourra donner à voir des lieux multiples. Comme dans Catégorie 3.1 de Lars Norén (mis en scène par Jean-Louis Martinelli en 2000 au Théâtre National de Strasbourg, et en 2002 au Théâtre Nanterre-Amandiers), le scénographe et le metteur en scène ont travaillé sur un lieu qui soit à la fois singulier (une place publique, un hangar au bout d’un port) et multiple. Ce lieu est neutre ; ni tout à fait en construction, ni tout à fait fini, il peut faire penser aussi bien aux ports d’Afrique du Nord qu’à un hangar dans la banlieue d’une ville européenne (on peut penser également au cadre choisi par Bernard- Marie Koltès pour sa pièce Quai-Ouest). Dans l’esprit du spectateur, il fait référence à des lieux déjà vus ou traversés, des lieux dans lesquels on passe sans s’y arrêter – ces lieux sans identité spécifique, en marge, qui ressemblent par là aux trois personnages de la pièce.

II Un espace philosophique

Autour de ce lieu indéterminé, le noir du plateau s’étend. L’espace où évoluent les acteurs apparaît alors comme un morceau du monde proposé à l’observation des spectateurs, une sorte de zone d’expérimentatio n dans laquelle des corps vont évoluer, des êtres humains se confronter, des passions se développer. Ce microcosme se détache, perdu dans un macrocosme qui, sur la scène, prend concrètement la forme du vide, un néant qui encadre le décor dans toutes ses dimensions – aussi bien à l’horizontale qu’à la verticale. La scénographie suggère ainsi au spectateur combien tout ce qui se passe de singulier sur la scène doit être mis en lien avec un ensemble plus vaste, et combien ces personnages aux corps et aux désirs très concrets sont enfermés dans un vide métaphysique profond. Toute la structure du décor est travaillée par cette opposition entre le concret et l’abstrait, le plein et le vide, le lourd et le léger. Le contraste entre la lourde architecture en béton et le vide du plateau noir est en effet répété dans le motif de l’escalier construit presque complètement en porte-à-faux, qui semble suspendu dans le vide. Le va-et-vient suggéré par le texte entre le concret et l’abstrait, ou entre le rire et le désespoir, est ici traduit par le scénographe dans cet espace qui joue sur l’opposition entre une matière lourde – le béton – et le vide.

III Un support à construire des événements théâtraux

Le décor, qui se découpe sur le plateau entouré d’une sorte de néant technique, est comme un morceau d’illusion posé sur la scène. Pour Gilles Taschet, il s’agit d’assumer le caractère illusoire, fictif du théâtre, qui ne doit pas être pensé comme un pseudo-réel. L’espace de la scène est visible, revendiqué dans sa réalité de contenant d’une illusion, qui, elle, se développe sur une sorte de plate-forme hyper-réaliste. C’est alors aux comédiens d’investir ce dispositif pour lui donner un sens. Dans le no man’s land qui entoure le décor seront dispersés des objets dont ils pourront se saisir au moment où ils en auront besoin ; car l’espace noir qui entoure la structure en béton n’est pas interdit aux comédiens par un quatrième mur invisible qui les empêcherait de sortir de l’espace fictif. Au contraire, cet espace en marge de l’espace principal leur permet de s’extraire de l’action, de se placer sur un autre plan que les autres personnages, de se trouver en gros plan face aux spectateurs. Le dispositif scénique est ainsi conçu comme un espace de jeu, offrant aux comédiens un ensemble de possibilités à explorer. Gilles Taschet insiste sur la nécessité pour lui de construire un lieu ouvert, disponible aux propositions de ceux qui vont l’habiter. La scénographie est pour lui un outil qui n’existe que quand il est utilisé par les comédiens. Le spectacle ne se construit d’ailleurs que dans un travail communautaire, dont le dernier acteur est le public lui- même, sans le regard duquel aucune image scénique ne prend forme.

Entretien réalisé à l’automne 2003



 

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