Pascal Victor
Rodolphe Burger
Chanteur du groupe kat Onoma depuis 1987, Rodolphe Burger enregistre son premier album solo en 1993.
En 1996, il crée « Dernière Bande », sa société de production.
- avec Olivier Cadiot, il a écrit Samuel Beckett, une chanson interprétée par Alain Bashung dans son album Fantaisie Militaire.
- avec Pierre Alferi (qui a fondé avec Olivier Cadiot la Revue de littérature générale), il met en place des dispositifs de lectures de textes avec projections et musique.
Entretien avec Rodolphe Burger, compositeur et musicien
Martial Poirson et Tiphaine Karsenti : Comment avez-vous appréhendé ce travail d’adaptation d’une musique déjà écrite ?
Rodolphe Burger : La proposition de Jean-Louis Martinelli, au départ, était très ouverte. Il ne m’a pas fixé de contraintes, ni imposé une exigence de fidélité particulière à la musique de Hanns Eisler. La première des choses était pour moi de considérer l’œuvre d’Eisler, que je ne connaissais pas très bien, pas plus que le texte de Brecht, d’ailleurs. J’ai d’emblée abordé ce travail avec beaucoup de timidité. Je l’ai pris comme un défi passionnant, mais très impressionnant aussi. A la différence de Kurt Weil, qui a fait l’objet de nombreuses adaptations, qui est peut-être plus facilement adaptable d’ailleurs, Eisler est un musicien intimidant, parce qu’il vient de l’Ecole de Vienne, parce qu’il s’inscrit dans la tradition de la « grande musique ». Cela me posait presque un problème de compétence : je touchais là à un domaine musical qui n’est pas le mien. Mais j’avais très envie de me pencher dessus, parce que je connaissais un peu Eisler, dont j’avais lu certains des propos, et qu’il m’intéressait beaucoup. J’avais aussi vu le travail de Heiner Goebbels (1).
Et puis il y a aussi le charme pur de certaines mélodies. Cette musique est typée, elle a un style que j’aime beaucoup.
Ces pièces me posent un problème d’interprétation : quel est leur degré d’ironie ? Jusqu’à quel point parodie-t-il la lourdeur de la musique allemande, et jusqu’à quel point inclut-il dans son idée de la lourdeur allemande un aspect de la musique moderne allemande, dont il était lui-même un acteur ? Il en est de même pour les instrumentaux, dont je me demande s’ils ne correspondaient pas à une demande utilitaire, scénographique, de Brecht. Eisler a d’ailleurs participé aussi à la mise en scène de Planchon. C’est au cours du travail de répétition, en collaboration avec Jean-Louis Martinelli, que je trouverai ma réponse à ces questions.
L’enjeu était qu’on puisse s’approprier la musique avec une certaine aisance, qu’il n’y ait pas de raideur, qu’on n’ait pas l’impression d’être soudain déplacé sur un terrain étranger. Il y a donc une fidélité paradoxale à Eisler, et au projet de Brecht. Dans ces années-là, ce qu’il visait, c’était le populaire, en suivant le modèle américain. C’est presque touchant de voir qu’Eisler visait le tube. Il a d’ailleurs réussi : « La Moldau » est devenu un tube en Allemagne de l’Est. Cette chanson est reprise deux fois dans la pièce ; elle a été conçue comme une sorte de leitmotiv.
L’idée n’était pas de faire « contemporain ». Le point de départ était Eisler, et j’ai plutôt procédé comme on le fait dans le jazz quand on reprend un standard, avec ce mélange de respect et de grande désinvolture, de liberté. L’exercice de la reprise m’a toujours passionné ; je l’ai beaucoup pratiqué dans le rock, en essayant de le faire un peu différemment de ce que l’on a l’habitude de voir. Curieusement, dans le rock, les reprises sont souvent très respectueuses ; elles ont rarement la liberté qu’on trouve dans le jazz, qui permet aussi de fabriquer un objet en trois dimensions. Soudain, on a une référence, et le contrepoint de la référence : rien que cela produit un effet de relief, musicalement. On est dans une traduction, donc une interprétation au sens fort.
Eisler travaille sur la même matrice, en jouant avec. Il part parfois d’un thème d’une extraordinaire platitude, et en fait quelque chose de juste assez musicalisé. Il est intéressant de comprendre comment ce passage se fait, quel détail permet la transformation : un petit demi-ton dans la ligne mélodique à la fin, fourgué presque en contrebande par Eisler, vient marquer un écart par rapport au stéréotype pur. Mais il reste très proche du stéréotype, sans chercher à escamoter la difficulté. Il se sert aussi de sa mémoire : l’une des marches est un souvenir de son propre service militaire.
Après avoir travaillé ainsi, défriché les partitions, assimilé la musique, on est parti en studio trois jours, avec une formation basse-batterie-guitare-piano, et on a enregistré la totalité des morceaux très rapidement. Tout d’un coup, on voyait apparaître un vrai corpus.
Ensuite, nous avons pu travailler avec les acteurs, qui disposaient donc de ce matériel musical enregistré. On a fixé les histoires de tessiture, de capacité des uns et des autres. Entre Elise Caron, chanteuse professionnelle, et Jean-Pierre Bacri qui n’a jamais chanté, il y a bien sûr des différences, mais il a une très belle voix de basse. C’est seulement une affaire de mémorisation. Il n’y a pas besoin de training vocal.
Pour ce travail sur l’ensemble des textes, j’ai sollicité Pierre Alferi, qui est écrivain et traducteur, avec qui je travaille depuis très longtemps sur les chansons, et qui a donc l’habitude de s’affronter à des exigences métriques, aux difficultés particulières de chaque chanteur qui cherche la conjonction texte-musique qui lui conviendra. Ensuite, on a retravaillé avec les comédiens : chacun doit trouver sa solution. Nous aimerions éviter l’allemand surtitré. C’est une solution qui ne semble pas convenir à l’esprit du spectacle, qui exige de la fluidité, de l’immédiateté, de la facilité. On peut l’imaginer sur certains morceaux, notamment le sprechgesang ; mais sur les chansons, il faut essayer de trouver des solutions en français, même si c’est vraiment très difficile, d’autant plus difficile que les textes de Brecht sont souvent extrêmement simples, parfois triviaux. Cela dit, quand ça fonctionne, c’est très beau.
Et puis, à certains moments, la chanson est une façon oblique de parler. Par exemple, la chanson du radis noir est adressée au nazi, qui doit se sentir visé. C’est l’une des formes de rapport oblique au langage dans la pièce, comme le discours de Schweyk, qui utilise le détour, dit sans dire, répond à côté. La chanson, qui a l’air d’être une chose collective, commune, partagée, est aussi en réalité le moyen d’introduire un double sens, mis en scène explicitement par Brecht. La polka, par exemple, est un morceau instrumental avec peu de paroles, qui a une fonction dans la pièce : les gens dansent et font semblant d’écraser les pieds des nazis sans le faire exprès. Dans l’économie globale de la pièce, les morceaux ne sont pas de simples intermèdes ; ils ont une fonction.
C’est cette pièce qui me donne envie de travailler au théâtre. Les problèmes que se posaient Brecht et la façon dont ce personnage vient y répondre me passionnent, et puis la virtuosité de la pièce m’éblouit. Chaque petite anecdote en trois lignes renferme potentiellement en germe toute une pièce. C’est brillant !
Paradoxalement, le fait d’avoir travaillé avec des écrivains très tôt avait pour but d’essayer de trouver des solutions qui ne soient pas littéraires, au sens convenu du terme. Je trouve qu’en général la chanson française, la chanson à texte, est trop littéraire. Il y a une certaine tradition poétique dominante en France, qui donne au texte une position de surplomb. Le statut de la musique devient alors très anecdotique ou illustratif. Ce qui m’a attiré au contraire dans la musique anglo-saxonne, le blues ou le rock, c’est que le rapport texte-musique n’est pas le même. Le texte est pris dans un mixage général qui l’emmène ailleurs ; il y a moins de surplomb du sens. L’adaptation de ces œuvres en français suppose de trouver des solutions, qui nécessitent d’aller voir de près et de savoir y faire avec la langue. Cela ne suppose pas des talents de littérateur qui sache faire de belles métaphores. Il faut au contraire des écrivains capables de défaire une syntaxe pour laisser passer plus de musique dans le texte, pour l’ouvrir à des agencements plus musicaux. Mon travail avec les écrivains avait donc pour objectif de sortir du cliché littéraire.
D’ailleurs, les textes de Brecht ne sont pas des textes poétiques, poétisant, ils sont délibérément prosaïques, avec une force crue, brutale.
Entretien réalisé le 4 mars 2005
(2) Le sprechgesang est une technique introduite par Schönberg, où la voix est tendue entre parole et chant, comme suspendue.