Vous êtes ici:
Accueil » Saison 2017-2018 » La Fille du collectionneur » ENTRETIEN AVEC THéO MERCIER

ENTRETIEN AVEC THéO MERCIER

Qui est-elle cette fille du collectionneur ?

La Fille du collectionneur est presque un prétexte pour rencontrer quelqu’un d’autre, raconter quelqu’un d’absent. Cette pièce se compose comme une enquête jalonnée de pièces à conviction, de bonnes et fausses pistes. C’est le portrait en creux d’un grand absent, d’une collection, d’un héritage d’objets énigmatiques et de souvenirs assez lourds.

Cette figure de l’absence est celle du 
collectionneur ?

Oui et celle du père. Il y a cinq personnages sur scène, à eux tous ils tentent de créer la figure du sixième personnage: le père disparu. Ce père est une créature composite, collective, une sorte de Frankenstein que nous avons inventé avec mes acteurs et danseurs.
La Fille du collectionneur serait comme ouvrir une chambre funéraire égyptienne et découvrir tout un monde autour de la momie.

Ce spectacle est comme une quête, une enquête, 
initiatique ?

Oui, c’est une enquête esthétique et un voyage initiatique composé de manière fractale comme la mémoire peut parfois l’être. Ce qu’expérimente la fille du collectionneur sur le plateau pourrait s’apparenter à une expérience d’hypnose, une recherche de cri primal, une aventure intérieure.
Il y a clairement l’idée en tout cas de se débarrasser de l’autre pour se retrouver, se rencontrer. Le processus scénographique consiste en ça : faire disparaître, pour faire apparaître, pour disparaître à nouveau. Il y a comme une impermanence du souvenir, une instabilité de la mémoire, de la vision. J’ai tenté de créer, par la parole, la musique, la danse, la lumière, la sculpture, la peinture une matière mouvante qui traduirait la complexité de l’exercice de mémoire. Tenter de faire de tous médiums invoqués une matière unique qui s’apparenterait à la « mémoire matière ». La pièce est une traversée qui débute au centre du plateau, aux pieds des spectateurs, et se termine au fond, en haut, dans le ciel du plateau. C’est une perspective d’une heure trente tracée vers le lointain.

Quel est ce lointain que vous cherchez à atteindre ?

La disparition ! Le processus infini. La fille disparaît à la fin, le père apparaît, l’enquête pourrait recommencer à rebours, cherchant qui est cette fille du collectionneur… Il y a une part épique dans cette aventure parsemée d’énigmes et d’épreuves.

Une traversée peuplée d’objets, d’œuvres d’arts ?

Peuplée autant de mobilier, que de pièces archéologiques ou d’œuvres d’art. La fille du collectionneur se débarrasse de l’héritage de quelqu’un qui l’a abandonnée. Elle décide de ne pas vivre écrasée sous le poids de ses objets, de ses gouts esthétiques et de son imaginaire. Mais chaque objet laisse la mémoire de sa forme et la question de l’empreinte qu’ils ont laissée sur nous reste en suspens. Après avoir mis en vente l’héritage qu’elle a reçu, le corps de la fille du collectionneur erre dans la collection fantôme des souvenirs laissés par son père.

Dans le processus de travail vous avez d’abord commencé à travailler sur la scénographie les œuvres…
Ça a été le point de départ, à l’inverse de ce qui se pratique habituellement. Et ce n’était pas évident du tout d’inventer une histoire scénographique avec un dispositif très fort et une dramaturgie déjà inscrite dans la scénographie. Nous avons tout dessiné avant d’écrire, le dispositif ici contraint la narration et les corps. La structure n’est faite que de fausses perspectives, c’est un objet à l’incertitude spatiale intrinsèque et difficile à pratiquer car il n’y a aucune ligne droite. Il est pour nous comme un objet obstacle, une épreuve à franchir, un mur escalader.

Vous souhaitiez créer un espace coercitif, 
pensiez-vous au danger en la créant ?

Le danger est de plus en plus présent dans mon travail de sculpteur et cet objet est ambigu quant à son usage qui appelle à grimper dessus mais que l’on ne peut pas habiter. Cet objet peut évoquer l’enfance tout comme l’inquisition ou un terrain de jeu sado masochiste. Ce que l’on peut projeter dessus est mouvant c’est une architecture ; elle est transformable à partir du moment où le corps rentre en contact avec elle. C’est un élément vivant et organique.

Dangereux et embarrassant…

Comme il est dangereux et embarrassant de s’engager dans les zones de l’héritage et des traces que laissent l’autre en nous. La question de la mémoire parcourt mon travail de plasticien depuis longtemps mais je travaillais plutôt jusqu’à présent sur la mémoire collective. Là, il s’agit d’une mémoire plus intime, même si elle passe par pudeur par le biais de la fiction. Le théâtre est le lieu de la disparition, de l’éphémère, alors que les œuvres plastiques restent et voyagent d’un collectionneur à un autre, d’une galerie à un musée. Ce qui va se passer à Nanterre ne laissera de traces que dans la mémoire des spectateurs qui l’auront vu. Ça n’existera plus.

Il y a une fille de collectionneur en vous ?

Oui, et un collectionneur. Il y a le papa et la fille en moi.

 

Entretien réalisé par Hervé Pons, octobre 2017.

 

Télécharger l’entretien au format PDF