Entretien

Une conversation de Milo Rau avec le psychosociologue allemand Harald Welzer à propos de la « General Assembly »

Harald Welzer est directeur de recherches en psychologie sociale à l’Université Witten/Herdecke et directeur du Centre de recherche interdisciplinaire sur la mémoire à Essen. Il est notamment l’auteur des Exécuteurs Des hommes normaux aux meurtriers de masse, (Gallimard, 2007) et Les Guerres du climat (Gallimard, 2009).

« Il faut préparer de nouvelles institutions utopiques »

Harald Welzer : De quels enjeux n’a- t-on pas parlé lors des élections du parlement allemand et qui sont pourtant décisifs pour l’avenir, Monsieur Rau ?

Milo Rau : Par exemple : de comment nos biens sont produits – et de comment ils sont acheminés jusqu’à nous. Prenons le Coltan et l’or exploités au Congo. Le parlement européen vote une loi qui dit : nous ne voulons pas de minéraux des conflits, nous voulons des conditions de production propres. Au premier abord, ça sonne bien mais ensuite quand tu poses la question à l’expert de l’UE en matière première sur la signification du « minéral des conflits », il te répond tranquillement : c’est un minéral que nous n’avons pas en Europe mais qui nous est nécessaire. C’est pourquoi nous avons besoin de cette loi de régulation, afin de criminaliser les producteurs congolais et de pouvoir acheminer en Europe ces matières premières aux coûts les plus bas.

Cette loi est-elle censée examiner l’interférence entre conflits, atteintes aux droits de l’homme et notre consommation en produits de tous les jours ?

Exactement, c’est une exigence morale. Mais en réalité il s’agit d’une loi de monopole impérialiste : le label « propre » n’est obtenu que par les multinationales européennes. Les petits producteurs congolais n’ont aucun lobby au parlement européen. C’est comme si le comité central du parti communiste chinois votait des lois d’éthique pour l’industrie automobile allemande, en faisant fermer Volkswagen pour importer ensuite des voitures chinoises. Ça paraît complètement absurde mais c’est pourtant le quotidien des congolais et d’autres vastes régions du monde. Ces sans-lobby nous les appelons dans notre parlement mondial le Tiers-état global. À l’époque de la révolution française, on a proclamé que 95 % de la population n’était pas représenté au parlement. Il s’agit du Tiers-état, de la nation. Et cette majorité absolue productrice de tous les biens nécessite un lobby. Elle doit être représentée au parlement.

Vous avez organisé « Le Tribunal sur le Congo » et maintenant vous planifiez au théâtre une « General Assembly » (Assemblée générale), un parlement mondial. C’est de l’art politique sous un nouvel aspect.

Nous n’en sommes plus à l’époque du scandale, où nous, les artistes, sommes restés enfermés très longtemps. À la place de la critique du présent, le projet symbolique de l’avenir entre en scène. Le scandale, nous l’utilisons juste pour apporter encore un peu de piment. À vrai dire nous nous trouvons au début d’une époque d’institutionnalisation, de création de formes symboliques, de solidarités et de pratiques symboliques.

Pourquoi vous faites cela finalement ? Pourquoi vous ne vous retranchez pas dans la vieille position de l’artiste et ne dites pas simplement : « Je n’ai pas de solutions, je n’ai que des questions. » ?

La planète ne peut plus se permettre cette tiède inertie. C’est pourquoi je préfère à cela le modèle artistique brechtien : l’élève demande, le professeur répond. Car les questions et les problèmes sont bel et bien là. Aujourd’hui nous avons besoin de réponses. On peut se tromper, moi par exemple je me trompe tout le temps, mais il faut essayer. La raison post-moderne s’est contentée pendant 60 ans de remettre en question les institutions, de les déconstruire. Mais cela ne suffit plus, selon moi. Il faut commencer à mettre en place de nouvelles institutions utopiques, en marge des institutions dominantes, et qui seront prêtes lorsque les actuelles s’effondreront. Ce sera le cas pour la prochaine génération.

Qu’est-ce que vous voulez dire concrètement par là : c’est au théâtre de remplacer les institutions défaillantes ?

Une soirée de théâtre peut durer trois heures, trois jours ou trois semaines et pendant ces trois heures, jours ou semaines, je me retrouve dans une des ces institutions potentielles : une cour de justice, un tribunal, un parlement. Le théâtre est à la fois une institution symbolique et totale mais seulement pour le temps qu’il dure.

Avec le « Tribunal sur le Congo » vous avez examiné les conflits globaux en matières premières et l’exploitation de la population congolaise.

Ce qu’on ne peut pas représenter, on ne peut pas le penser. Le « Tribunal sur le Congo » a rendu réel ce qui jusqu’alors n’était même pas imaginable dans les rêves les plus fous. Le rebelle se tenait bel et bien face au ministre, le mineur face au manager d’une multinationale et à la table du juge siégeaient des avocats du Congo et de la Haye. Soudain les gens se sont dits « ah bon, on peut les accuser, on peut faire venir quelqu’un de La Haye, on peut combiner le local et l’international, le droit du sol et les droits de l’homme. Et soudain on comprend : c’est possible ! Et ainsi peu à peu on acquiert une représentation et un sentiment neufs et réalistes de ce qui fonctionne déjà et de ce qui est faisable au niveau mondial. On comprend à quel niveau d’analyse et de solidarité on doit se placer pour appréhender l’économie mondiale.

Mais au final personne n’est jeté en prison.

Non. Mais deux ministres ont été remerciés et les actions de l’entreprise d’or BANRO qui a été accusée, ont perdu beaucoup de points. Que s’est-il passé en vrai pendant le « Tribunal sur le Congo » ? Des événements réels ont été initiés dans un cadre artificiel qui n’existait pas encore en tant qu’institution. En amont, un professeur en droit nous a dit ceci : Certes, mais quels acteurs politiques et fonctionnaires d’Etat pourront appliquer cela ? Qui se portera garant des conséquences juridiques ? Nous avons répondu à cela : Notre mission n’est pas de désigner celui qui doit s’en charger sur la durée. Nous voulons juste montrer comment cela peut se faire. À l’humanité ensuite de s’en charger.

Dans votre parlement mondial, les sans-lobby d’aujourd’hui en reçoivent un justement. Et ensuite que se passe-t-il ?

Il s’agit après 60 ans de manœuvres critiques post-modernes d’entrer à nouveau dans un mouvement utopique. Il y a, en Allemagne, deux chevaliers apocalyptiques que l’on se plait à fouetter jusqu’à ce qu’ils se rendent : le premier est le moralisme, le deuxième l’alarmisme. Il s’agit d’envoyer ces deux canassons à la retraite pour faire le projet d’un réalisme global.

À savoir ?

Le réalisme global veut éclaircir comment combiner les problèmes locaux et globaux. De manière réelle et pragmatique. Par exemple que signifie réduire les émissions de CO2 ? Est-ce que le Congo n’a plus le droit de construire des industries ou est-ce que le vieux monde doit stopper son industrie pendant 100 ans parce que c’est maintenant au tour du Congo ? Nous essayons dorénavant de créer des institutions dans lesquelles tous ces paradoxes seront négociés et cela en prenant en compte de tous ceux qui sont concernés. Il y va d’un droit économique international, d’un droit des peuples et d’un droit pénal international qui se retro-combinent avec des données locales. On ne cesse de remarquer à quel point c’est difficile. L’installation d’un filtre à charbon par exemple est une solution dans la logique du premier monde mais dans celle du tiers monde on ne peut que se demander : mais que viennent-il faire là? Pourquoi ne construit-on pas en priorité une industrie manufacturière chez nous ?

Vous partez du principe que nous sommes entrain d’entrer dans une phase qui serait comparable à celle précédant la révolution française ? Nous, européens, faisons partie de l’aristocratie. Il existe un Tiers-état mondial, un sous-prolétariat international, des hommes qui doivent fuir et émigrer. Norbert Elias décrirait cela ainsi : il dirait que nous avons atteint un nouveau niveau de synthèse mais qui soulève exactement les mêmes problèmes que ceux qui existaient déjà à l’Ouest au 18ème siècle, au début de l’industrialisation. Est-ce vrai ?

Absolument. Avec la révolution du Tiers-état en France commence l’ère des nations et des empires. Les nations sont soudain obligées de trouver ailleurs leurs marchés et leurs fournisseurs en matières premières, elles deviennent des communautés de destin capitalistes. C’est le niveau de synthèse de l’époque : le mercantilisme se change d’un coup en capitalisme financier international. Soudain, on se met à créer des énormes marchés uniformisés, des usines-monstres, la France est déjà gigantesque à cette époque révolue.

Et qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui pour le Congo ?

En ce qui concerne les ressources, on est arrivé à un autre point qu’au 18ème siècle. Le capitalisme est dans sa phase finale, une industrialisation durable pour un pays comme le Congo n’est même plus la question, on n’a plus le temps pour cela. C’est pourquoi c’est si hypocrite de parler de l’industrialisation du Congo de l’Est : au niveau industriel, les congolais sont tout simplement dépossédés : hop du cyanure dans le sol, hop on extrait l’or et salut. Aujourd’hui le problème est qu’il y a à la fois des empires et des espaces en dehors des empires. A la fin des années 50 et au début des années 60, on pouvait peut-être encore penser coordonner ces deux espaces. Il existait des industries puissantes et des programmes d’éducation pour ce qu’on appelle le tiers monde. C’en est terminé maintenant. On sait que cela ne pourra plus marcher écologiquement, que la planète n’a plus les ressources nécessaires, il est trop tard. Dans cette « saison » de l’histoire de l’humanité, les congolais ne pourront plus nous rattraper. On en a fini avec ça, c’est la pente fataliste de notre époque.

Qu’est ce qui s’ensuit selon vous ?

Il nous faut ralentir et organiser de façon équitable la catastrophe de plus en plus imminente. Nous devons créer des structures parallèles pour la prochaine « saison » de l’histoire de l’humanité afin d’être préparés lorsque les structures périmées de l’Ancien Monde s’effondreront.

Est-il vrai que le capitalisme a atteint sa phase finale, n’était-ce pas déjà le cas du temps d’Adorno ?

Oui, bien sûr. J’ai découvert chez Wolfgang Streeck une phrase qui dit que le concept du Capitalisme trouve son origine en même temps que l’annonce de sa mort prochaine. Que le capitalisme meurt est donc une réalité depuis qu’il existe. Une agonie de presque 200 ans.

À vous entendre vous n’êtes prêt à voter pour aucun parti lors des élections au parlement allemand ?

Je voterai pour ceux qui me sont les plus proches. Mais dans le fond, il n’y a aucun parti. Ce qui existe ce sont des affinités avec Die Linke et les Verts. Pour les questions globales, on peut trouver un consensus. La même question se pose en Suisse mais là-bas je me retrouve avec les sociaux-démocrates qui ont une autre structure et ne sont pas aussi dégénérés que le SPD (parti social démocrate) en Allemagne.

Qu’est-ce que vous pensez de ce pathos de justice qu’on voit chez les partis de gauche et le SPD ?

Ici, le Tiers-état s’est fondu dans la petite bourgeoisie qui, au -delà de sa charité béate, ne dispose pas d’une

conscience sociale globale. Et à quoi bon d’ailleurs ? Pour les européens, cela ne peut qu’empirer. Il existe un Tiers- état en dehors de l’Europe parce que l’économie mondiale ne fonctionne pas sans prolétariat, à savoir sans tous ceux qui plantent, récoltent et œuvrent pour qu’atterrisse ce qui atterrit par bonheur sur nos étagères à des prix bon marché. Ils ne sont plus ici, ils sont là-bas, au Congo, en Amérique du Sud, en Chine – notre propre prolétariat est entretenu à son minimum et s’ennuie à mourir.

Dans votre Manifeste de l’humanisme cynique, vous reprochez aux européens d’avoir une conception de la justice parfaitement indiscutable.

Dans l’humanisme cynique, l’idée de justice est particularisée, mise aux normes d’un continent. Revenons aux questions des classes et des états : autrefois on avait un sentiment de pitié vertical qui s’universalisait à travers les différentes strates sociales. Sur la scène théâtrale au 18ème siècle, la figure du petit bourgeois comme être sensible émerge. Puis, au 19ème, c’est au tour du prolétaire. Auparavant, il n’existait pas dans ce format de perception publico-médiatique. Chez Lessing, les filles de la petite bourgeoisie se sont mises à pleurer et chez Ibsen, 100 ans plus tard, elles avaient des opinions politiques. Voilà comment l’espoir se crée : car l’histoire actuelle du théâtre montre par de nombreux signes en faveur d’une extension de l’esprit du monde, que quelque chose se prépare. Quelque chose comme une horizontalisation de la sensibilité dramatique a bel et bien lieu et cela inaugure un réalisme global. C’est irréversible. Les couches sociales qui se sont immiscées dans le théâtre en devenant des personnages dramatiques n’en sont plus jamais sorties.

Dans votre pièce Compassion vous avez intégré le réfugié.

C’est exact. Quand j’ai écrit Compassion. The History of Machine Guns. (Compassion. L’histoire de la mitrailleuse.) et utilisé le terme d’humanisme cynique, le sujet des réfugiés était à l’ordre du jour. D’abord sur un plan moral paternaliste. Puis ensuite le réfugié est devenu un personnage qui était tout simplement là et y est resté. Un personnage de tous les jours, une expérience. Dans la panoplie des figures, c’en est une de plus : le réfugié. Je vous préviens que dans 20 ou 50 ans il sera encore là. Ce n’est pas une mode.

Et qu’est-ce qu’il signifie ?

La question est la suivante : comment va évoluer la sensibilité, comment va-t-elle se politiser ? La fille de la petite bourgeoisie au 18ème siècle chez Schiller n’a le droit que de pleurer, chez Ibsen elle tient tout à coup des discours politiques et chez Jelinek elle assassine. Cette extension et cette politisation de la perception du monde est la tâche de la génération réaliste. Il s’agit de la faire avancer sur la base de modèles : quels appareils utiliser pour faire sortir ces figures de leur seule perspective de victime et les positionner dans la sphère politique ?

L’aristocratie se félicite de ses progrès en terme d’identité politique et occulte le reste du monde ?

Je ne pense pas du tout. C’est en découvrant soudainement, avec la question des classes, la contradiction primordiale que les contradictions périphériques restent pertinentes. Le bashing de la politique d’identité de la gauche m’énerve, même si c’est le comportement normal du converti récent : les communistes particulièrement sévères, et de ce fait particulièrement vulgaires et brutaux, étaient ceux qui ne sont entrés au parti qu’après la victoire de la guerre civile, c’est à dire quand le Communisme participait du sens commun. Comme c’est le cas pour chaque mode ou mouvement intellectuel. Chez Didier Eribon, pour rester du côté du fétiche le plus reconnu des marxistes de salon d’aujourd’hui, la question reste en vérité toujours qu’il est homosexuel et qu’il le politise. Et je suis là absolument du même avis : il y a une simultanéité des luttes que l’on doit accepter dans leur simultanéité sans les hiérarchiser. Ce que l’on doit trouver, ce sont les interférences. Et c’est également un des buts de notre parlement mondial : dépasser les frontières horizontales mais au-delà de cela creuser des profondeurs temporelles vers le passé et vers l’avenir. Conquérir et politiser les simultanéités et les solidarités au-delà du temps et de l’espace.

Tout de même : le droit d’adopter pour les homosexuels comme forme de justice émancipatrice est certes une préoccupation de la société mais on en oublie les rapports inhérents de domination, une mère porteuse ukrainienne par exemple.

Je le répète : la seule solution est l’élargissement de l’angle de vue et sa politisation. Parce que les mères porteuses rémunérées sont interdites chez nous, le problème est déporté ailleurs. Même pas en Afrique ou en Ukraine mais en Espagne et en Grèce. Pour le parlement mondial, nous sommes entrés en contact avec nombre de mères porteuses de ces pays parce que notre but est de donner une voix et un pouvoir politique à ceux qui ne sont pas au centre de l’attention. Au Chili, il y a un paysan qui vit en dessous d’un glacier et qui a accusé RWE parce que, à cause du réchauffement climatique, le glacier va bientôt s’effondrer. RWE est responsable de 0,5 % des émissions de CO2 mondiales et doit payer en conséquence 0,5 % des dommages. Voilà de quoi il s’agit, de faits réels. Car c’est seulement au moment où provoquer l’effondrement d’un glacier au Chili sera reconnu comme un crime en Allemagne qu’on pourra débuter une négociation.

Dans votre parlement mondial, l’élargissement des représentations est censé aller encore plus loin. Les choses, les acteurs non-humains mais aussi les morts et les non nés doivent être représentés dans la « General Assembly ». Mais comment donner une voix à l’eau, à la couche d’ozone, aux abeilles, aux victimes du génocide du caoutchouc au Congo au début du 20ème siècle ?

Le problème encore une fois n’est plus le manque de renseignements. Quand on suit une session parlementaire en Allemagne, il est en permanence question des générations futures, de l’environnement, des animaux, de la prise en compte des crimes de masse passés et à venir. Sous la coupole en verre du parlement allemand, il y a une profondeur temporelle extrême mais seulement en rhétorique. Il n’existe pas de lobby parlementaire pour les catégories citées ci-dessus et c’est ce que nous voulons créer. Parce que face à la disparition de 80 % des biomasses des insectes au cours des 20 dernières années, on devrait être pétrifiés d’effroi. La raison pour laquelle on ne l’est pas est simple : en parlant des abeilles et non pas pour les abeilles, qu’elles soient là ou pas, on ne peut pas constituer un enjeu politique. Pourtant les mesures qui permettraient de stopper la disparition des insectes sont scientifiquement prouvées. Voilà bien le noyau de la folie de notre temps : on s’est tellement habitués à la restriction de l’espace politique et par là même des possibilités d’action qu’on persiste à considérer comme irrémédiables des choses qui ne le sont nullement. Le parlement allemand est comparable au Château de Kafka. : il n’y a pas d’accès à ce qui est essentiel.

Tout le combat autour des élections pour le parlement allemand fut-il à votre avis une manœuvre de diversion ?

Le parlement allemand est criminel au sens où il n’y a même pas 5 % de ceux qui sont concernés par sa politique qui y sont représentés. Peu importe les honorables intentions des lois de régulation : elles sont revues et corrigées par l’économie allemande et ses lobbys, au point de s’inverser. Mais avant tout : nos parlementaires restent les obligés de notre État-nation. Et par là même les victimes structurelles du conflit entre économie globale et état national. Qu’ils soient de gauche, verts ou conservateurs, ils sont tous embobinés là-dedans et n’en sortent pas. Ces gens -là s’amusent à rédiger des lois qui ruinent la Grèce ou l’Afrique centrale. La question se pose donc de savoir si les différences politiques entre les partis ont encore un sens.

Et alors en ont-elles ?

D’un point de vue révolutionnaire, non. Car pour quelqu’un qui veut abolir ce système dans lequel les décisions globales sont prises au niveau national, il ne se trouve plus de parti adéquat depuis les années 50. Le changement de système comme objectif programmé n’est plus autorisé depuis l’interdiction du Parti communiste allemand.

C’est un problème systémique ?

Oui. C’est pour cela que mon espoir se focalise sur la première rencontre, avant tout méthodologique de la General Assembly en novembre. C’est là qu’on va se poser la question : combien de part d’universalité doit contenir une motion pour obtenir une majorité au parlement mondial et ne pas être ensevelie sous les problèmes locaux ? Comment faire fonctionner le local et le global ensemble structurellement ? On pourrait penser qu’il s’agit d’une évidence, Par exemple dans le cas de la vente d’arme. Et pourtant il n’en est rien : au Nord de l’Irak, où je me rends souvent, l’avancée de EI a été retardée grâce à Heckler & Koch mais dans le même temps le territoire des kurdes s’est étendu au dépend de l’état irakien. Au parlement mondial, nous avons donc pour ainsi dire deux lobbys, le premier dit ok à l’exportation d’armes, le deuxième lui dit merde. Ce sont des antagonismes insolubles, c’est pourquoi nous avons enfin besoin d’un appareil qui prenne en considération ces questions, propose des amorces de solutions et commence à habituer les gens à la nécessaire politisation issue de tels paradoxes. Les questions culturelles, quant à elles, sont quasiment exclues du parlement mondial pour des raisons méthodologiques : on ne peut raisonnablement pas les universaliser. De ce point de vue, le parlement mondial se propose de faire exactement l’inverse de la politique impériale actuelle de l’Allemagne ou de l’UE. On y globalise les questions culturelles – la signification de la religion dans l’Etat par exemple – mais on y localise les problèmes écologiques – le glacier en phase de glissement au Pérou. Ce qui est parfaitement absurde.

Qu’est-ce que vous entendez concrètement par là ?

Je parle d’une absurdité qui, au fond, va beaucoup plus loin que cette étrange confusion des questions locales et universelles. Les ethnologues appellent cela la crise d’adolescence de l’humanité : on a le sentiment d’en savoir toujours plus et d’agir toujours plus vite. Alors qu’en réalité il y a une réduction, une quasi paralysie de notre capacité décisionnaire. On reste assis comme des ados léthargiques et immobiles dans nos petites chambres pendant que dans nos têtes les idées fusent. L’évolution technologique a paralysé notre volonté et a complètement déréglé nos algorithmes sociaux et spirituels. Même dans une mine au Congo, on s’appelle 20 fois de suite pour dire qu’on arrive ou en fait pas tout de suite ou finalement pour de bon. Et au final, il ne se passe rien.

Cela montre que l’universalisation des formes culturelles concerne tout aussi bien les travailleurs congolais, alors que l’universalisation des contributions matérielles, elle, n’a pas lieu. Et les partis de gauche n’ont pas de solution à cela non plus. Peut-être qu’une autre formule pour poser le problème de la justice est nécessaire ?

C’est comme si les appareils technologiques nous maintenaient dans un présent absolu alors que partout ailleurs sur la planète c’est l’effondrement qui gronde. Sur ce point je me place du côté de tous ceux qui veulent réveiller la capacité à agir des individus et des acteurs de la société civile. Beaucoup de ceux avec qui je travaille au Congo sont des libéraux de droite en terme politique. Idéologiquement, cela ne correspond pas du tout à mes convictions mais, d’un point de vue stratégique et politique, ces collaborations ont du sens. Il est question de nationalisation, du partage en unités gérables, de la construction lente d’une forme d’économie locale de subsistance, des micro-crédits et même, dans des domaines clairement définis, de collaborer avec des intervenants comme les banques mondiales. Car en tout état de cause, la légitimation progressive de nouvelles institutions internationales par le biais de leur application continue à s’imposer : et le pouvoir principal dans le capitalisme global reste toujours du côté des relations de capitaux : les marchés de la finance, les fonds globaux… etc.

Cela sonne un peu comme un décrochage ?

Oui. Car si le Congo n’utilise pas ses matières premières pour construire sa propre industrie alors je ne peux m’empêcher de voir tout en noir pour le pays. Comme chacun le sait Hegel a dit que l’Afrique n’avait pas d’Histoire. D’un point de vue économique, il y a du vrai : dans le capitalisme financier actuel, les pays africains ne sont rien de plus que des scènes périphériques dans l’Histoire de l’Europe, de la Chine et des Etats-Unis. Avec mon ami de longue date Jean Ziegler, nous parlons souvent des lois de régulation et Jean les trouve formidables parce qu’il croit au concept de citoyen du monde. Au travail de reconnaissance des européens, à la tendresse des peuples. Pourtant quand tu t’intéresses pendant deux ans à l’Est du Congo, tu comprends que, dans le monde dans lequel nous vivons, il n’y a pas même l’amorce d’une tendresse entre le premier et le tiers monde. Nous, européens, avons besoin de quelque chose que les congolais ont, c’est pourquoi nous le leur enlevons. Point. Ils sont l’Ukraine et nous sommes l’Allemagne au temps d’Hitler. Seule l’auto-défense est utile dans ces cas-là.

Dans votre Manifeste sur le dépassement d’un humanisme cynique vous recommandez aux gens qui se considèrent comme engagés d’admettre ceci : « moi aussi je ne suis qu’un salaud ». Pourquoi ?

C’est comme chez les alcooliques anonymes, il s’agit de trouver la base à partir de laquelle on pourra se comporter honnêtement les uns envers les autres. C’est seulement en reconnaissant que, malgré toutes les pseudo-lois de régulation et toutes nos bonnes intentions, nous restons les gagnants de ce monde injuste que nous pourrons commencer à réfléchir à des solutions. Le gagnant est toujours le salaud exactement comme le patron l’est aussi. Il faut le dire haut et fort : dans le monde tel qu’il est, nous, européens, sommes les salauds et cela de naissance. Franchement pas réjouissant mais bel et bien un fait.

Quand vous me dites que je suis un salaud, moi je ne me dis pas : « c’est tout à fait vrai, je suis un salaud ». Je me dis que c’est vous qui êtes un salaud.

Je ne cherche pas à être aimé pour ce que je dis. Nous sommes de la génération qui précède la révolution et les grands changements. Nous avons grandi dans un capitalisme d’exploitation fonctionnel et au fond nous pensons que cela continuera ainsi pour toujours. Enfermés dans l’ancien monde auquel nous appartenons, nous n’avons pas de sens pour ce qui va venir. Un jour, les générations futures nous regarderont avec étonnement et amusement mais aussi avec beaucoup de mépris et de stupeur.