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Entretien

Entretien réalisé par Marion Siéfert.

Août 2016.

D’où est venu ce projet de faire un cirque de performances pour le XXIème siècle ?

Anna Wagner : Il y a plusieurs manières de répondre à cette question. Avec Eike [Wittrock], nous avons été à l’initiative d’un autre projet, le centre Julius Hans Spiegel. C’est un centre de recherche qui, par un biais artistique et scientifique, s’intéresse aux origines de la danse moderne et aux relations qu’elle entretient avec des pratiques corporelles non-européennes. Cette recherche nous a conduits vers des formes populaires de la danse et a attiré notre attention vers la présence de corps exotiques, étrangers, non seulement dans la danse moderne mais aussi au cirque. Il y a également un autre point de départ : en Allemagne, on peut dire que le cirque est mort. Il y a très peu de cirques. Juridiquement, ils sont considérés comme un commerce et ne sont pas reconnus comme un art. Cela signifie que les artistes circassiens doivent payer d’autres formes d’impôts. Inversement, il me semble que le milieu du théâtre contemporain ignore le cirque, alors que, si l’on regarde l’histoire des avant-gardes théâtrales, le cirque a été une source d’inspiration forte.

Comment avez-vous procédé au choix des artistes auxquels vous avez passé carte blanche ?

Eike Wittrock : Tous les artistes que nous avons invités travaillent, chacun de manière singulière, avec des éléments qui rappellent le cirque. Il ne s’agissait donc pas pour eux d’embrasser quelque chose de radicalement nouveau, mais de donner libre cours au cirque dans leur travail, de mettre l’accent sur certains éléments, qu’ils pouvaient peut être négliger ou même refouler. Une certaine façon de traiter le corps, de tester ses limites (par exemple chez Meg Stuart et Jeremy Wade), de questionner le grotesque par la performance – chez Antonia Baehr qui a accordé une place de choix à la marginalité dans son travail, un intérêt pour des formes spectaculaires – chez Florentina Holzinger et Vincent Riebeek par exemple, une mise en jeu radicale du corps – chez Contact Gonzo, un intérêt pour le sauvage – dans le travail de Hendrik Quast et Maika Knoblich. Ce sont des artistes qui essaient d’obtenir certains effets, semblables à ceux que les numéros de cirque cherchent à produire. Nous avons voulu rapprocher ces deux genres qui ont toujours été séparés, du moins dans l’espace germanophone. Et nous avons décidé de les rassembler afin de jeter un regard nouveau aussi bien sur la performance que sur le cirque.

 

Anna Wagner : Pour nous, dramaturges, donner cette carte blanche, nous permettait de nous concentrer sur la dramaturgie des numéros, qui peuvent aller de 3 minutes à 17 minutes. C’est ce qui avait fasciné les avant-gardes artistiques dans le cirque : cette manière de couper, de combiner, de travailler les contrastes. Nous étions aussi intéressés par cette disposition très spécifique du public : en rond.

Philippe Quesne, comment avez-vous répondu à l’invitation d’Anna Wagner et Eike Wittrock ?

Philippe Quesne : On peut dire qu’Anna et Eike m’ont passé commande. Quand je suis arrivé dans le projet, la sélection des artistes était déjà pensée. Ils m’ont tout de suite fait part de leur désir de travailler à partir d’un espace circulaire. C’est devenu mon numéro d’assumer la scénographie, d’organiser des discussions avec tout le monde afin de voir si l’espace, avec quelques compromis, convenait à tous. J’ai choisi de travailler une architecture qui raconte une certaine forme de simplicité et de pauvreté – le bois, le rond – sans être trop connoté esthétiquement. Chaque artiste devait également collaborer avec un groupe de musique – ici, les Trucs – qui fonctionnent comme un orchestre de cirque et qui devient le fil conducteur de la soirée. C’est également une référence aux cirques anciens, dans lesquels un orchestre accompagne tous les numéros. Le temps de travail était limité. Chaque artiste avait pour mission de réfléchir à un numéro visible dans cet espace.

Cet espace circulaire met en tension deux choses : on est à la fois attiré par ce centre où quelque chose s’exhibe et en même temps, on est en présence les uns des autres. Comment les artistes ont réagi et répondu à cette proposition ?

Anna Wagner : Lorsque nous avons présenté le projet aux artistes, ils étaient intéressés, mais la plupart d’entre eux avaient des souvenirs horribles du cirque. Le rapport est ambivalent. C’est souvent à partir du cirque que l’on est introduit dans les arts du spectacle.

 

Philippe Quesne : Les numéros abordent l’architecture de manière différente : certains cherchent la confrontation directe avec le public ; d’autres performent quasiment avec le quatrième mur ; d’autres encore combinent les deux aspects. Chacun a travaillé sa relation au crique et aussi sa relation au corps exposé. Car le cirque est un théâtre anatomique. On est dans l’étude chirurgicale du corps. Le cirque est aussi une scénographie propre à la médecine. Les Grecs utilisaient seulement la moitié du cercle. Il n’y a qu’en médecine et au cirque qu’on est assis tout autour. Je ne voulais pas que ce soit un espace clos et claustrophobique, comme dans un cirque. On peut circuler autour de ce rond. C’est un cirque dans et pour le théâtre.

Vous avez laissé carte blanche aux artistes que vous avez invités et j’imagine que vous avez été surpris par leurs propositions. Est-ce encore du cirque ?

Eike Wittrock : Notre ambition n’a jamais été de faire un cirque. Nous avons voulu faire ce qu’on pourrait appeler un cirque de la performance. C’est-à-dire une forme hybride entre le cirque et la performance. À partir de ces fantasmes et de ces éléments du cirque (le cercle, le numéro etc.), interroger la performance et la chorégraphie : comment le corps est-il exposé ? Ces questions que soulèvent la performance et la chorégraphie contemporaines ne peuvent-elles pas être mieux abordées avec un dispositif spatial comme celui du cirque ? C’était aussi pour nous l’occasion de nous donner la possibilité de repenser de manière plus libre la relation aux spectateurs – qu’elle ne soit pas forcément frontale.

 

Anna Wagner : Deux codes de perception se mélangent : comment moi, en tant que spectateur, je réagis lorsque deux conventions sont mêlées ? Comment mon regard est dirigé ? C’est une oscillation continuelle. Pour moi, c’est un travail sur la notion de performance, sur la notion de cirque et sur leurs points de rencontre. Qu’est-ce que peut être un show ?

 

Philippe Quesne : Malgré tout, dans nos discussions, la référence au cirque était omniprésente. Vous avez cherché des équivalents chez les artistes que vous avez invités. Ce grand show fonctionne selon le principe de la compilation. La règle du jeu était très ouverte. Chaque artiste a eu une vraie carte blanche. Le résultat est quelque chose de très ouvert et de très contrasté aussi : The Greatest Show montre comment des artistes du champ de la performance répondent à une telle commande, par l’exhibition, le minimalisme etc.

En tant que spectateur, on arrive avec le cirque comme horizon d’attente. Certains éléments propres au cirque ressortent avec plus de force, d’autres manquent. Comment avez-vous composé ces différentes propositions ?

Eike Wittrock : C’est la question la plus difficile. Il y a 1000 manières de combiner les numéros. Il y a un début et une fin. Certains numéros fonctionnent très bien ensemble car ils accentuent les contrastes. Je crois que le cirque est une forme qui repose sur le principe de la rupture de ton. C’est le potentiel et la grande difficulté de cette forme. On ne peut pas suivre de narration, mais on doit produire une dramaturgie énergétique.

 

Anna Wagner : Notre proposition est plutôt une proposition de curateurs et de dramaturges que de metteurs en scène.