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Entretien

Propos recueillis par Gilles Amalvi.

Pour cette création, vous vous êtes intéressé au poète allemand Georg Trakl. Vous citez d’ailleurs Rainer Maria Rilke, qui se demandait à son propos : « Qui peut-il avoir été ? »

À cette question, il est évidemment difficile de répondre tant la vie de Trakl est marquée par l’excès. C’est cela qui m’interpelle chez lui : l’excès. Il a vraiment cumulé tous les interdits. Il était à la fois drogué, alcoolique, incestueux, traversé par la folie, obsédé d’auto-destruction, et imprégné de christianisme. […] Trakl a dépassé les limites de ce qu’un humain peut supporter. C’est une région qui m’a toujours intéressé, et dont j’ai essayé de m’approcher le plus que j’ai pu à travers les auteurs que j’ai mis en scène. C’est une ligne qui s’est exprimée plus fortement encore dans mon travail avec la découverte de l’écriture de Tarjei Vesaas – dont j’ai mis en scène deux textes : Les Oiseaux (Brume de dieu) et La Barque le soir. Vesaas est comme un chemin qui m’a conduit vers Trakl et cette « non-clarté de l’énonciation ». Cette pièce sur Trakl est une manière de poursuivre plus loin encore dans l’exploration de ce qui se situe au-delà. […]

La langue de Trakl – tout comme celle de Rilke d’ailleurs – est l’une des plus musicales qui soient, poussant la langue allemande à un point de fusion du sens et de la sonorité. Allez-vous utiliser l’allemand ?

Rilke a tenu à écrire en français à un moment de sa vie. Il a expérimenté ce passage vers une autre langue – ce désir de pousser l’expression en passant la frontière qui sépare les langues. Pour ma part, malheureusement, je ne parle aucune langue hormis le français – pas même l’anglais. Pour Trakl, je travaille avec la traduction de Marc Petit, que j’ai rencontré, et avec qui j’ai longuement discuté. J’ai monté en majorité des textes étrangers en ne parlant que le français. Je suis privé de cette dimension-là, mais je crois que je l’atteins, instinctivement, d’une autre manière. Je crois vraiment à cet instinct qui fait que l’on peut se rapprocher d’une langue que l’on ne connaît pas. C’est assez proche au fond de ce que j’exprime à propos de l’incompréhensible, de la possibilité de l’approcher par d’autres moyens. […]

Dans La Barque le soir, il y a tout un travail sur le fait de laisser résonner le silence. Est-ce toujours le cas pour Rêve et Folie ?

Bien sûr. Le silence – qui m’est très cher – est essentiel à la parole. Trakl parle d’ailleurs de ce « sombre silence » qui permet de « saisir l’insaisissable ». Les prolongements silencieux du texte sont aussi importants que le texte lui-même. Je cite souvent cette phrase de Nathalie Sarraute dans L’Ère du soupçon : « les mots servent à libérer une matière silencieuse qui est bien plus vaste que les mots ». Il s’agit pour moi de travailler sur cette matière silencieuse qui est un au-delà du langage lui-même.

Cet espace plus vaste que les mots, la scène peut être un de ses lieux d’incarnation…

Oui, à condition qu’elle soit vaste. C’est en contradiction avec le fait que j’impose des jauges réduites, devant un nombre restreint de spectateurs, afin d’obtenir un contact plus étroit entre le texte écrit, l’acteur qui le délivre et le public qui le recrée. Auteur, acteur et public sont trois interprètes de la même chose, œuvrant dans un travail commun. Avec Yann Boudaud, nous travaillons beaucoup sur ces notions-là, il est très ouvert à ces interrogations. Pour moi, un aspect assez constant lors des répétitions est de préserver l’instinct. Il s’agit de trouver comment restituer cet assemblage de mots très curieux, parfois contradictoires, ces mots pleins d’images qui fonctionnent comme des collages – comment les restituer sans tomber dans l’explication. Sans tomber dans la clarté, sans tomber dans le piège du sens apparent. C’est là la grande difficulté pour l’acteur. […]

Lors des représentations de La Barque le soir, j’avais été frappé par les conditions d’attention radicales que demande votre travail : le silence, l’obscurité, le travail des mots.

Oui, il y a des gens qui ne supportent pas l’obscurité, c’est fréquent, je l’ai constaté sur beaucoup de spectacles. Je me souviens avoir fait un spectacle dans la prison pour femmes, à Rennes ; beaucoup de prisonnières s’étaient mises à hurler au moment du noir. Le noir est une chose difficile à supporter. Cela nous met en relation avec tout ce qu’il y a d’obscur dans l’être humain. Par ailleurs, j’essaie toujours d’obtenir une qualité de silence, une concentration avant même que le spectacle ne commence. Pour moi il est très important que le public se prépare dans le silence à entrer dans une œuvre où le silence va être une source d’expression primordiale. Et le sombre est l’accompagnement logique du silence. Il faut se battre contre beaucoup de choses pour retrouver cette part essentielle. Moins on éclaire, moins on explique, et plus on ouvre des territoires où l’imaginaire peut se développer en toute liberté.