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Entretien

Propos recueillis par Laura Cappelle.

Depuis 2012, une grande partie de votre travail est à destination du jeune public. Comment avez-vous développé cet intérêt ?

C’est grâce à un festival en Italie, Uovokids, basé à Milan, que j’ai découvert et commencé à travailler pour le jeune public. Avant cela, je pensais que je n’étais pas capable d’imaginer des choses pour les enfants. Mais cette expérience a marché, et depuis j’ai créé environ deux productions par an. Mon travail pour le jeune public se fait toujours avec des formats un peu spéciaux, proches de l’installation, où les enfants rentrent dans un espace et ont un contact très fort avec une vision ou avec la musique. Il n’y a pas de séparation scène/salle ou de technologie, mais un rapport à la matière, comme le théâtre à l’ancienne, avec des effets très simples. […]

Pourquoi avoir choisi Poil de Carotte, ce classique français ?

Je l’ai découvert par hasard. J’étais en train de lire un livre, et je regarde toujours les propositions de la maison d’édition à la fin. Là, j’ai vu Poil de Carotte, de Jules Renard, et je suis allée le chercher. L’histoire n’est pas connue en Italie ; si on appelle quelqu’un « poil de carotte », ça veut dire qu’il a les cheveux roux, mais je n’avais jamais rien lu de Jules Renard. C’est un personnage qui m’a appelée, qui m’a beaucoup parlé. Cette couleur rouge, c’est comme s’il brûlait de rage à l’intérieur, de cette injustice de la vie. Il est très jeune, mais il a déjà le poids de la vie sur les épaules.

Comment avez-vous structuré Poil de Carotte ?

Le livre commence comme il se termine. Il est constitué de chapitres très brefs, et il n’y a pas vraiment d’évolution temporelle. Il y a aussi l’écriture de Renard, qu’on appelle l’écrivain de la brièveté – il utilise très peu de mots. C’est un défi pour moi, d’autant que c’est une façon de parler de l’enfance qui n’est pas habituelle, plus liée à Andersen, des histoires très cruelles, à l’opposé des histoires où tout finit bien. La forme et l’esthétique sont essentielles pour moi, particulièrement pour le jeune public. Les détails sont vraiment importants : je pense que c’est bien d’habituer les enfants aux couleurs, aux formes, à voir de belles choses. Il faut qu’ils rentrent au théâtre et qu’il y ait interruption de la vie normale. Quand ils jouent, les enfants se construisent des mondes tout le temps, mais peut- être de moins en moins avec les nouvelles technologies. Si je dois prendre 45 minutes de la vie d’un enfant, je veux qu’il laisse tout à l’extérieur et qu’il rentre dans un univers différent. […]

Quel dispositif scénique préparez-vous pour Poil de Carotte ?

Le dispositif sera divisé en deux parties. Dans la première, les enfants entrent dans un espace tout à fait réaliste, une étable, avec beaucoup de matières : de la paille, du bois, de petits animaux, l’odeur de l’étable… Dans la deuxième partie, on rentre dans un monde abstrait et stylisé : avec un prétexte visuel, l’arrivée soudaine dans l’étable de la mère, qui est un personnage terrifiant, une partie de l’étable s’ouvre, et on rentre dans un dispositif constitué d’une série de toiles peintes qui représentent les différents lieux de la maison de la famille Lepic. L’espace changera en continu, en représentant plusieurs scènes brèves, une sur chaque aspect de la vie de Poil de Carotte : ses rapports avec sa mère, son frère, les repas en famille, la chasse avec son père, le rapport avec les animaux… C’est un peu comme feuilleter un album de photos, un flux d’images de sa vie, et cela me permet de rester dans la structure du livre, qui est très épisodique.

Comment travaillez-vous avec le compositeur qui vous suit de longue date, Lorenzo Tomio ?

Sa création arrive toujours après que j’ai pensé le spectacle. J’imagine l’atmosphère sonore, je lui donne des images, je lui décris les scènes, et à partir de ces indications je lui laisse la liberté d’inventer et de concrétiser avec le son mes images. Après, on met tout ensemble, et on cherche le bon équilibre. […]

Le financement de la création semble de plus en plus compliqué aujourd’hui en Italie. Est-ce que votre expérience le confirme ?

Je dois dire que Poil de Carotte est ma première vraie production. Je travaille depuis 2007, mais mes spectacles n’étaient jamais produits en Italie, je les faisais toujours de manière indépendante. La différence est importante : avoir le soutien d’une structure sur tous les aspects de la création est une vraie chance. Je peux vraiment me concentrer sur le travail artistique. Avant, j’étais obligée de construire mes propres décors, d’aller dans les magasins acheter les bois, mais je ne regrette rien, j’ai beaucoup appris et je sais comment les choses fonctionnent. J’ai eu des partenaires italiens qui m’ont beaucoup aidée, il y a des festivals qui m’ont soutenue, mais il n’y a pas d’aide à la production, et entrer dans les théâtres est très compliqué. Il y a peut-être des préjugés sur moi, à cause de mon parcours. Je suis contente d’avoir la possibilité de pouvoir montrer et construire ma poétique ici en France. Il n’est pas nécessaire d’être compris partout.