Vous êtes ici:
Accueil » Saison 2016-2017 » Notre Faust, saison 2 » Entretien

La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

Entretien

Entretien croisé de Robert Cantarella et Stéphane Bouquet par Constance de Corbière

Frictions, théâtres-écritures, n° 27 Hiver 2016-17.

Constance de Corbière : À ta sortie du 104 (co-direction de 2005 à 2010), il t’es apparu indispensable de chercher d’autres univers et tu as demandé à travailler avec deux personnes pour qui la poésie est l’art majeur, Liliane Giraudon et Stéphane…

Robert Cantarella : La fréquentation de la littérature est une combustion lente et interminable. Je lisais la revue Banana Split quand j’étais à Marseille aux Beaux-arts en 1979, je voyais le nom de Liliane Giraudon, c’était déjà un aliment pour pratiquer des détournements vers mes travaux d’arts plastiques, puis vers le théâtre. Le théâtre était un endroit impur, un art dans lequel je pouvais déverser tout ce que je trouvais ou découvrais. Au 104 j’ai pu vérifier mon plaisir de butiner, de me servir dans tous les plats, de ne pas connaître exactement les frontières entre les domaines artistiques. En finissant ce travail de directeur, j’allais me souvenir du bonheur de faire des boutures entre les arts, de fréquenter les passages, et pour cela j’ai rencontré les deux personnes qui ne savent pas garder les frontières. Il était évident que je devais tramer, flirter, avoir des histoires avec Liliane Giraudon et Stéphane Bouquet. Des performances avec Liliane dans la suite de Faire le Gilles, et un scénario pour commencer avec Stéphane. Je me rends compte que la liberté de fuir vers d’autres pratiques, d’autres façons de penser la production des signes vient à la fois des rencontres avec deux personnes exceptionnelles et du sentiment de libre arbitre que me donne l’après 104. Comme revenu d’une contrée lointaine dirait-on chez Racine.

C. C. : Comment avez-vous décidé de travailler ensemble tous les trois pour réfléchir autour de la figure de Faust ?

Stéphane Bouquet : Je me souviens que c’est une impulsion de Robert puisque c’est comme ça qu’il travaille, en lançant des idées (parfois quatre par jour) : il lance et voit ce qui prend et comment. Il a tendance à ne rien s’interdire, à s’ôter toute censure avec l’idée qu’on ne va pas attendre et que finalement, ce qui va marcher marchera. Deux idées sont venues à peu près en même temps : l’idée de la série et le thème de Faust. L’idée de faire une série théâtrale est née après l’expérience de « Classique par temps de crise » dont le projet était de reprendre des textes classiques dans des mises en scène célèbres et de les copier simplement. Ainsi, on était dans une économie à bas coût qui permettait de faire beaucoup de choses. Cette idée de construire des objets à la fois esthétiques et économiques nous a fait dériver sur l’idée de série. Ces deux lignes indépendantes, Faust et la série se sont croisés et cela a permis de développer un cadre.

 

R. C. : Souvent c’est le liant entre un champ artistique, plutôt le cinéma, et le théâtre. C’était la série et la notion de plaisir, de populaire, d’addiction que l’on souhaitait comprendre en reproduisant un mode de production et aussi raconter une histoire. Je craignais la narration au théâtre, c’était le diable car un écho à la télévision, à la facilité d’une mimesis retirant toutes possibilités critiques, bref une vieille idée. J’étais intéressé par une forme considérée comme banale, ordinaire et de traiter un sujet sublime : Faust. On a cherché comment ce matériau pouvait être une pièce de théâtre. Partir à l’aventure en prenant des extraits, en regardant ce que ça produisait et ce que ça faisait aux instruments du théâtre. Notre Faust est révélateur du type de travail qui consiste à identifier un gisement, y aller à plusieurs, extraire quelque chose et le transformer en un produit raffiné, la représentation. Notre Faust a inventé une méthodologie de partage à cinq auteurs. À chaque fois un protocole s’invente, une traduction, un transfert. Identifier les choses et les extraire. Stéphane est la seule personne avec qui je peux imaginer le plaisir de ne pas être stable jusqu’au plus loin de l’acte de recherche. Nous déhiérarchisons un peu tout et nous aimons les sauts, les gambades et les collages.

 

S. B. : Sur Notre Faust après le pilote (comme on dit à la télé) à la ménagerie de verre avec trois auteurs « étrangers à l’écriture théâtrale », nous avons demandé à deux auteurs de théâtre, Noëlle Renaude et Nicolas Doutey, de nous rejoindre. Je ne les connaissais pas. Mais c’était très important d’imiter le procédé d’écriture des séries, séries qui pratiquent à la fois l’écriture en commun et la délégation d’écriture. Alors, on s’est dit qu’il fallait être nombreux. Et pourquoi des auteurs de théâtre ? Parce que, au début, nous étions trois, Robert, Liliane Giraudon qui est poète et surtout à l’aise dans une écriture poétique, pleines de fractures, de dérangements, d’incises, mais pas très encline à la narration, et moi et on s’est dit qu’on avait intérêt à faire appel à des auteurs dont le théâtre était la question et le savoir-faire. On aurait pu demander à des scénaristes ou des dialoguistes. D’ailleurs, on en avait approché mais cela ne s’est pas fait. Nous voulions construire une équipe avec des capacités, des savoir-faire, des envies différentes et qui permettrait de couvrir tous les champs possibles de ce que peut être l’écriture d’une pièce de théâtre.

 

R. C. : J’ai posé des questions à Stéphane sur les méthodes d’écriture à propos des séries. Je découvrais que chaque auteur avait une sorte de spécialité, ou de travail de construction. Et nous parlions des flux dans le cinéma asiatique également. Comment les structures se dissolvaient dans des courants qui pouvaient changer de nature au cours de l’évolution du film, en dehors d’un séquençage narratif par exemple. Au théâtre, l’injonction à l’autorité, à l’auteur, me paraît prépondérante, hégémonique. L’auteur, le créateur est le garant d’une signature. Je m’étonnais de l’effet de reconnaissance d’un style, d’un genre, collé à un nom propre. Le protocole des séries qui s’apparente à celui des groupes de recherche par exemple dans le domaine scientifique me semblait être en phase avec ce que j’espérais. Je pensais à une troupe d’auteurs, à un modèle qui permette de dissoudre la nervure de la signature, la rainure en fait, pour aller explorer des espaces moins striés, plus ouverts. Et puis laisser faire le hasard des rencontres à partir de ce que je savais de chaque auteur, de sa volonté de recherche, et de son amour pour les expériences.

 

S. B. : Quand on a construit la première saison de Notre Faust, nous avons décliné ce que nous appelions des « tresses » qui se prolongent dans chaque épisode. Celles-ci étaient assez basiques, l’amour, la famille, l’argent, le politique. Au début nous avons pensé que chacun allait se charger d’un épisode mais on s’est rendu compte que ce serait problématique car il aurait fallu attendre qu’un épisode soit pratiquement fini d’être écrit pour pouvoir travailler le suivant. C’était donc un problème factuel d’organisation et nous avions aussi pressenti que le risque était que chaque épisode soit trop différent, que l’on reconnaisse l’écriture d’un tel dans un épisode ou celui d’une telle dans un autre et c’était contraire au projet d’écriture collective. Donc chaque auteur a pris en charge une tresse pour les cinq épisodes. Avec Robert, nous avons gardé la tresse dont personne n’a voulu et nous avons ensuite fait la troisième étape de travail. Les auteurs ont accepté de jouer le jeu dont on ne connaissait pas encore toutes les règles. La troisième étape a consisté en une opération de montage et de mixage. C’était la mise en forme de tous les textes envoyés par les auteurs. Il nous a fallu couper, sabrer des textes en entier, en réécrire, en redemander des complémentaires, et ce travail-là, de construction finale a été le travail de « désauteurisation ». C’était ça le mixage : faire disparaître au maximum la signature des cinq auteurs. Ça a plutôt marché, puisque le seul texte que les spectateurs avertis aient reconnu est un monologue que Noëlle Renaude a écrit sur un coin de table, deux jours avant les répétitions, et donc qui n’a pas eu le temps de passer à la machine à monter/mixer.

 

R. C. : Les auteurs se sont autorisés à sortir de leur savoir ou de leur projet. Ils s’étonnaient d’écrire comme cela, ou plutôt d’écrire cela. Des histoires, des fictions, ils se surprenaient en répondant à des commandes en urgence, de ne plus connaître la position de leur texte dans le courant général, bref de se sentir pris dans un montage dont ils faisaient partie évidement mais sans présumer l’ordre de la lecture. Avec Stéphane nous montions les séquences pour fabriquer l’architecture qui peu à peu s’est modifiée au contact des répétitions et même parfois des représentations. Noëlle Renaude l’exprime très clairement, elle se sentait pousser des désirs d’écrire un genre de théâtre qu’elle avait volontairement repoussé depuis longtemps. Notre Faust, est devenu un atelier de recherche appliquée de l’écriture pour et avec le théâtre, un ensemble.