Entretien

Propos recueillis et traduits par Marion Siéfert.

Comment décririez-vous le travail que vous menez depuis 2005 au Théâtre NO99 ? Et comment dirigez-vous ce théâtre ?

Nous avons pour principe de faire chaque nouvelle production comme si c’était la dernière. Aucune collaboration artistique ne dure pour toujours – donc nous avons décidé de donner un numéro à chaque production et d’organiser l’ensemble comme un vaste compte à rebours. Il y aura en tout et pour tout 99 productions. Cela fait maintenant 12 ans que nous nous sommes lancés dans NO99 et notre prochaine première est le NO39. Ce concept crée une certaine immanence. Cela nous a aidés à nous concentrer sur le moment présent, à évaluer chaque moment et à nous donner un haut niveau de concentration. Nos pièces peuvent adopter des esthétiques très différentes. Nous avons travaillé avec des formes très variées. Cela peut aller du simulacre théâtral qui crée la fiction d’un parti ultra populiste à des installations poétiques, accompagnées par un orchestre symphonique ; de formes quasiment muettes, proches du théâtre physique, à une grande tragédie grecque avec texte écrit en vers et un chœur de soixante personnes. Nous partons toujours d’une idée, que nous approfondissons jusqu’à trouver la forme qui lui corresponde. Comment dirige-t-on un tel théâtre ? Il faut surtout entretenir l’esprit de troupe et éveiller la curiosité pour la prochaine étape.

Vous démontrez une capacité impressionnante à adapter vos créations aux sujets dont vous vous emparez, à infiltrer la ville et la société dans laquelle vous vivez, si bien que vous débordez souvent du cadre des productions théâtrales habituelles. Quelle est votre relation à la ville de Tallinn ?

Nous avons fait plusieurs spectacles qui sont directement reliés à notre ville. Dernièrement, en 2015, nous avons réalisé une gigantesque production, dans le style de la tragédie grecque, sur le maire de Tallinn, Edgar Savisaar. Ce politicien le plus détesté et le plus adoré de la politique estonienne était le prototype du héros principal de la pièce. L’intérêt du public était énorme et nous avons joué dans une grande salle de concert qui peut accueillir plus de 1700 spectateurs.

Vos productions reposent souvent sur l’énergie, la cohésion et la physicalité des acteurs. Quel est votre processus de travail ?

Les acteurs sont presque les co-auteurs de toutes les productions du théâtre NO99. Tous sont diplômés de la principale école d’acteurs estonienne et ont reçu une formation assez académique. Mais ils ont continué à se former en travaillant avec nous sur des productions très exigeantes sur le plan technique et physique, puisque nous recherchons toujours cette qualité si particulière d’une forte présence des acteurs sur scène, avec un haut niveau d’énergie. Notre méthode pour créer des scènes originales et même l’ensemble des pièces repose sur de longues improvisations physiques, dans notre salle de répétitions. À travers les années, s’est développée une atmosphère très immédiate, sincère et vulnérable, entre les membres de la compagnie du Théâtre N099.

Vous pensez votre théâtre comme un compte à rebours qui mène à son extinction et à sa dissolution. Actuellement, les rétrospectives se multiplient sur les scènes théâtrales européennes. Votre approche semble suivre un chemin opposé, comme une manière de résister à ce désir de faire entrer le théâtre dans le musée. Est-ce une certaine éthique théâtrale que vous défendez de cette manière ?

Les arts de la scène peuvent être vivants seulement dans le moment présent. Cela ne marche que dans l’ici et le maintenant ou cela ne fonctionnera jamais. Créer des emballages et des marques ne mènera à rien. C’est le paradoxe des arts de la scène : ils ne durent que lorsqu’ils essaient de ne pas durer. C’est ce caractère éphémère que nous défendons. Nous ne sommes pas vraiment intéressés par ce bavardage de l’industrie culturelle.

Dans N051 Ma Femme m’a fait une scène…, vous utilisez la fiction d’un homme qui a perdu toutes ses photos de vacances pour faire retour sur la fonction de la photographie dans notre société. Qu’avez-vous découvert en créant la pièce ?

Les images sont centrales dans le monde contemporain. Elles exercent un pouvoir énorme sur les émotions des personnes et nous essayons souvent de leur ressembler. C’est une banalité, mais ce n’est que trop vrai. Ce serait exagéré de dire que nous avons découvert tout cela pendant les répétitions, mais à travers le processus de création, nous avons trouvé une manière de donner forme à ce paradoxe. Très souvent, les œuvres du Théâtre NO99 ont pour point de départ des expériences qui sont très personnelles et auxquelles les répétitions donnent une perspective beaucoup plus large. Comme les acteurs prennent des centaines de photos sur scène lors de chaque performance, la pièce est unique, de part sa concentration technique très particulière.

La pièce dresse peu à peu une histoire de la photographie. Est-ce une sorte d’hommage ? Quel regard portez-vous sur cette histoire ?

Oui, cela peut être vu comme un hommage, non pas à l’histoire de la photographie en tant que telle, mais à ce qui en fait le cœur : l’instinct obstiné qui pousse les humains à préserver un petit quelque chose de la versatilité de leurs émotions. On peut lire de nombreuses citations de l’histoire de la photographie dans la pièce, mais il y a également presque plus de références aux albums photo personnels de chacun…

NO43 Saleté repose sur une scénographie qui construit tout à la fois un espace littéral et métaphorique. D’un côté, le huis-clos est une image de la condition humaine. De l’autre, cela donne une présence tout à fait physique à un vaste éventail de notre vocabulaire moral (souillure, noirceur, saleté, boue, etc.). Comment avez-vous eu l’idée de cette scénographie ?

La scène remplit une fonction qui sert nos objectifs. C’est extrêmement difficile de jouer dans la boue. Comme ce qu’on appelle la scénographie exerce une très forte influence sur les spectateurs, nous avons décidé de relever ce défi et de travailler, avec notre ensemble, un niveau d’énergie et de concentration encore plus haut que d’ordinaire.

NO43 Saleté dresse-t-il un portrait de notre époque ?

Tout-à-fait, mais comme vous l’avez dit, c’est un espace qui est à la fois littéral et métaphorique. Nous vivons une époque d’anxiété et d’émotions publiques très fortes. Tout cela est présent dans la pièce, mais nous ne sommes pas vraiment intéressés par une critique qui soit simplement sociale. Les différents niveaux d’images créés sur scène vous emmènent dans des zones subconscientes, plutôt que rationnelles. Notre but est de toucher un niveau qui soit plus profond et de créer une poétique qui fasse résonner en chaque spectateur un espace dont il n’aurait pas encore remarqué l’existence.