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Entretien

Entretien réalisé par Smaranda Olcèse, avril 2016.

Que représente pour vous le format stand-up comedie ? Pourquoi avoir fait ce choix ?

Bettina Atala : Le format de la Stand-up m’intéresse car c’est la manière la plus simple de faire du théâtre: être sur scène, seul, dire un texte, sans costumes ni accessoires. Quant à la blague, elle représente une vision macroscopique de ce qu’est un spectacle : le développement, la punch-line, le rire, comme sanction de réussite ou d’efficacité de ce qu’on est en train de faire.

Quelle est la place du rire dans votre travail ? Dans Stand Up Comédie 1 vous dénoncez l’obligation de rire. Comment jouez-vous avec les codes du genre ?

Bettina Atala : J’ai choisi ce format qui est très référencé, doté d’un tas de règles, dont la plus connue serait qu’à la fin d’une blague il faut rire. Il me paraissait évident qu’il fallait d’emblée questionner cette règle. A mon sens, ne pas rire à la fin d’une blague n’enlève rien à la proposition. Mon plaisir en tant que metteur en scène est de pointer les conventions du genre, pour les briser ou les mettre en valeur et d’observer ce que ces écarts déclenchent. L’attention se décale sur des aspects inattendus. L’une des meilleures manières de découvrir de nouveaux chemins est d’en emprunter un qui existe déjà et d’en enlever les pavés, de tracer des nouveaux sillons.

Comment l’idée d’une série a-t-elle commencé à germer ?

Bettina Atala : Stand Up Comédie 1 porte sur la manière dont je fabrique mes spectacles, la recherche des idées, l’écriture. Il était important que le format et le thème puissent entrer en parfaite résonance. Ce premier volet représente le pilote de ce que j’imaginais déjà comme une sorte de chronique, un reflet de mon activité personnelle et des questions que je me pose à un moment précis. Les micro-sketchs de 3 à 5 minutes sont autant de possibilités de partager des anecdotes liées à ma vie. Mais aussi, grace à ce système je peux essayer, comme en brouillon, une idée ambiteuse de spectacle, de livre, de film, sans avoir à mobiliser un an de travail pour un résultat incertain. Je peux juste raconter mon projet et en faire une courte démonstration. Dans Stand Up Comédie 2 j’atteins les limites du format et du système que j’avais mis en place dans le 1 et j’utilise des effets spéciaux pour me sortir de l’impasse conceptuelle.

Avec SITuation COMédie, un SitCom expérimental, vous restez dans un genre populaire. Qu’est-ce que ce format vous permet-il d’explorer ?

Bettina Atala : Une même dynamique est à l’origine de ce projet : prendre un format extrêmement codifié et en questionner les règles. J’ai pris des cours de scénarios de séries télés aux Etats Unis : construction des personnages, timing avant que les premiers obstacles n’arrivent, la « mauvaise décision », etc. C’est devenu comme un manifeste. Ces multiples règles fonctionnent parfois très bien, deviennent transparentes, et rendent le résultat addictif. Et les résonances avec la vie de tous les jours sont étonnantes. Il s’agit presque d’une manière de mettre la vie en formule ou en algorithme.

Portrait de Groupe propose une façon inédite de jouer avec les conventions du genre, constitue une Stand-up des multitudes. De quelle manière prenez-vous en charge la relation entre le groupe et l’individu dans cet épisode ?

Bettina Atala : Plusieurs personnes debout face à un public racontent des choses de manière extrêmement laconique sur leur vie. Elles mobilisent des catégories larges et arbitraires : « j’ai déjà pris l’avion », « je suis maghrebin », « j’ai déjà vu le Titanic ». Les groupes se font et se défont sur scène. C’est toute la beauté du jeu : on est à la fois soi-même et un animal social, on est semblable et dissemblable. La transcription de ces mouvements dans l’espace crée une cartographie d’identités qui ne sont jamais figées.

L’idée du jeu vidéo The Contemporary Artist était déjà présente en germe dans Stand Up Comédie 1 où l’on sentait déjà l’importance de l’algorithme, sa puissance euristique et ses limites.

Bettina Atala : Le jeu vidéo est venu tout naturellement s’incruster dans Stand Up Comédie 1. L’intérêt de l’algorithme consiste en ce qu’il permet de traduire une situation complexe dans une série de causalités, d’automatiser la résolution de problèmes : comment trouver une idée de spectacle, par exemple. Ce modèle est applicable à plusieurs aspects de la vie. Ça participe d’une même dynamique : se demander quelle est la logique derrière, les conventions qui régissent les manières de penser et agir. Les imperfections du logiciel, les bugs, le hasard rendent visible l’algorithme en lui-même et en exposent les limites.

Le format de la série télé semble vous permettre d’aller encore plus loin dans cette mise en abime opérée déjà par le biais de la stand-up comedie : Un sitcom où vous racontez que vous êtes en train de prendre des cours de séries télé, vous apprenez des règles que vous êtes en train d’appliquer à l’épisode en cours.

Bettina Atala : Effectivement, la mise en abime est inhérente à ma démarche. Dès qu’il s’agit d’explorer un format, la question de ses conventions me passionne. Dans le cas de la série télé, il s’agit aussi de trouver de nouvelles manières de mobiliser les récits. Quand je découvre ces formules, tout en conservant le plaisir, je me rajoute une strate de gymnastique intellectuelle, je vois à la fois l’histoire et les outils employés pour la mettre en route. C’est comme un superpouvoir, que j’ai envie de partager. Nous sommes entourés de techniques de vente liées au storytelling, il faut connaitre les formules et les outils pour être actif contrôler, son environnement.

Qu’est ce qui se joue dans cet autre type de relation au spectateur que The Contemporary Artist impose ?

Bettina Atala : Le but de cette proposition est d’exister dans un rapport duel avec le spectateur : le joueur agit par essai/erreur pour avancer dans les niveaux du jeu. C’est la logique même que j’applique à d’autres formats artistiques. Une invitation à essayer, à se tromper, essayer encore et ainsi de suite. C’est là que je trouve moi-même du plaisir.