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Entretien

Propos recueillis par Marion Siéfert.

Comment est né le personnage de Serge ?

Après plusieurs pièces de groupe, j’ai eu envie d’isoler un des caractères de mon équipe, Gaëtan Vourc’h, et d’avoir ce plaisir un peu égoïste de composer pour quelqu’un. On était partis pour faire un spectacle qui ce serait appelé « 100 conséquences » : je voulais faire exécuter cent choses à un acteur, pour poser un regard sur ce que c’est de jouer. Si l’on regarde attentivement le spectacle, on se rend compte qu’il est toujours façonné par ces 100 actions : Gaëtan regarde la télé trois fois une minute, il va chercher un verre d’eau, il va à la chaîne stéréo, change de disque. J’ai toujours été fasciné par une chose très simple : pourquoi est-on acteur ? Pourquoi on répète ce que quelqu’un nous dit ? Pourquoi se produire ? On avait listé des actions d’une minute, que Gaëtan pourrait accomplir, allant de boire un verre d’eau, à tomber, dormir, lire un livre. Des choses qui sont issues du vocabulaire de travail que j’utilise. J’ai toujours l’impression de diriger les acteurs en leur donnant quelque chose à faire pour les débarrasser de ce qu’ils contiennent comme psychologie. Même si je sais qu’en composant pour quelqu’un comme Gaëtan Vourc’h, le personnage naîtrait aussi de sa personnalité et de son vocabulaire gestuel et verbal.

Comment compose-t-on pour un acteur ?

J’observe. Répéter, c’est d’abord noter un champ de compétences que contient quelqu’un ou relever des particularités. Ça m’intéresse de ritualiser l’ordinaire, de voir comment on fait certains gestes : se brosser les dents toujours de la même manière, se coucher au même endroit, etc. Quoi de mieux d’observer un acteur pour parler de ça ? Il y a une référence avouée à Beckett qui, à travers la répétition, dit beaucoup de choses sur le sens de la vie. Il y a cet humour-là chez Serge. Puis, il y a eu cette sorte de fantasme, de projection, qui fait que j’utilise Gaëtan pour parler du métier d’acteur ou d’artiste. La pièce s’est alors construite autour d’une fable simple : être acteur, c’est montrer des tours, comme dans un repas de famille, où il y a toujours un oncle ou un cousin qui amuse la galerie. Là commence l’émotion : on peut se projeter dans le personnage.

Au début du spectacle, on assiste presque à la manière dont Gaëtan Vourc’h entre dans le personnage.

Le prologue de Serge en cosmonaute, sert de mise en abîme. C’est vrai que la pièce fonctionne comme un mode d’emploi du métier d’acteur. Tout simplement, c’est aussi le portrait d’un comédien. La solitude de l’artiste apparaît dans la pièce. Je pense à des figures de clowns : on perçoit la mélancolie de ces artistes qui font rire la journée et qui se démaquillent une fois le spectacle terminé. Certains films de Fellini, comme La Strada, contiennent ce type d’émotion : on voit l’artiste, on voit la couture. Dans le spectacle, on cite Roman Signer, cet artiste suisse qui performe tout seul des explosifs d’une minute. Tandis que certains artistes sculptent du marbre, Roman Signer continue d’envoyer des fusées qui soulèvent son chapeau – on est dans un vocabulaire à la Buster Keaton. On a aussi beaucoup observé des structures narratives d’auteurs de bandes dessinées comme Chris Ware, qui utilise des sauts dans le temps, des flash-backs, des cases qui s’entremêlent, des personnages qui vivent une fiction dans la bande dessinée, mais qui expliquent aussi comment la bande dessinée est conçue.

Le spectacle déploie une conception particulière de l’art : ce que Serge crée ne sont ni des pièces, ni des performances, mais des effets. Pourquoi ce mot ?

Pour moi, c’est un mot qui renvoie d’abord aux effets spéciaux ou aux feux d’artifice, qui contient ce majestueux dérisoire, cette mélancolie. Faire son effet, c’est une formule qui désigne quelque chose d’un peu pathétique. Je pensais aussi à un tableau de Jérôme Bosch, « L’Escamoteur », qui est reproduit sur le tee-shirt de Serge. Quand on est artiste, il faut trouver cette limite intéressante entre la sincérité et son métier : vivre de son art.

Cette figure de l’artiste amateur est un personnage récurrent dans votre travail.

Comme dans tous mes spectacles, on ne sait jamais si les personnages sont des amateurs, s’ils vivent de leur art ou s’ils ont une activité professionnelle à côté. C’est plutôt la passion qui les anime ou la foi. Il n’y a aucune ironie par rapport à Serge. Je voulais vraiment parler de cette rencontre fragile entre la sincérité du personnage et la gêne des spectateurs. Comme toujours, il y a une forme de convivialité : les gens sont bienveillants, se remercient, ne se critiquent pas et sont donc dans un monde complètement irréel, malgré le réalisme du décor, des gestes, des situations. Cela s’apparente plus à un rituel quasi religieux qu’à une situation quotidienne.

Il me semble que le spectacle résulte de la tension entre deux désirs contradictoires : une volonté de maîtrise et de mise en scène, visible dans la manière réglée et protocolaire dont Serge reçoit ses invités, et un désir d’ouverture à l’imprévu. On pourrait y lire un rapport assez intime que vous entretenez au théâtre ?

Serge s’autorise à faire avec ses invités ce que je m’autorise à faire en dirigeant des personnes. Cette pièce parle de ce qui me passionne au théâtre. J’avais vraiment envie que l’on observe un humain, une tranche de vie, presque dans un sens anatomique. Je me suis amusé de ces codes inhérents au théâtre classique : voir apparaître un visage dans un cadre, ouvrir une porte. Le fait de changer la distribution dans chaque ville permet aussi de s’interroger sur le théâtre : pourquoi certains répètent et pourquoi on ne serait pas prêt la première fois ? Je m’amuse des signes du théâtre : c’est parce que Serge met une certaine musique, que les murs sont gris, que l’espace scénique renvoie à une salle de jeu dans un pavillon de banlieue, que la pièce est chargée d’un certain type de tristesse. Ce n’est pas le comédien qui se met dans cet état ou qui cherche à l’exprimer.

Depuis deux saisons, L’Effet de Serge est repris une fois par mois à Nanterre. C’est comme si la régularité que met en scène la pièce se prêtait tout particulièrement à cette pratique du répertoire.

En France, cette façon de programmer – le répertoire – est assez peu répandue, contrairement en Allemagne. C’est aussi un hommage au tour à travers le monde qu’a connu ce spectacle depuis 2007.C’était complètement inattendu et magique. Je pense que certaines personnes ont été marquées par cette expérience « d’invité »dans L’Effet de Serge. Je connais des gens dans de nombreux de pays qui ont été nos amis chez Serge. On pourrait presque fonder un club mondial des amis de Serge. Je voulais aussi ouvrir le spectacle à des invités locaux, à Nanterre. J’aimerais que le spectacle raconte un ancrage et les liens qu’on a pu tisser sur ce territoire.