Attention nouveaux horaires : les intégrales de Notre Faust, saison 2, du 29 mars au 1er avril, auront lieu à 19h !

Entretien

Entretien réalisé par Smaranda Olcèse, décembre 2016.

Revenons sur l’origine du projet et la manière dont il s’inscrit à la suite des Exposés présentés au fil de la saison dernière au théâtre Nanterre-Amandiers.

Grammaire Étrangère s’inscrit dans la continuité du dernier exposé, Éloge et défense de la routine, qu’on pourrait considérer comme la leçon zéro de ce nouveau projet. Éloge de la routine traitait de répétition et de redondance, de leur nécessité à la fois vitale et joyeuse notamment dans le domaine du langage : je ne cesse de répéter les mots quand je parle mais ce n’est jamais source d’ennui. J’utilise un vocabulaire qui m’a été transmis, dont je ne suis pas l’auteur, avec lequel je ne me lasse pas de jouer, ayant assimilé, sans m’en apercevoir des règles et leurs nombreuses exceptions. Nous nous intéressons ici à la langue maternelle : tout le monde a une langue maternelle. Vous questionnez à la fois une distance, mais surtout une grande proximité. Exactement. Cette Étude est intitulée Grammaire Étrangère parce-que nous y feignons de découvrir de l’extérieur une langue dans laquelle nous sommes complètement immergés, que nous avons absorbée par capillarité. Ma langue maternelle est la plus mystérieuse des langues que je puisse jamais rencontrer. Toutes les autres, acquises par la suite, vont s’appuyer sur elle, y trouver des points de repère, des objets de comparaison. Nous nous étonnons encore une fois du miracle de l’habitude et des prouesses d’équilibristes qu’elle nous fait accomplir. Aligner trois mots c’est déjà un exploit dans ce jeu aux règles difficiles : la moindre phrase, si sommaire ou bancale soitelle, est le fruit d’opérations étonnamment complexes. Comme il est étrange d’avoir intégré sans le savoir tant d’outils sophistiqués pour décrire sa pensée ! Nous nous sommes lancés dans l’entreprise de passer en revue, l’un après l’autre, sans se soucier de leur fonction officielle (verbe, sujet, complément d’objet, adverbe), tous les mots de la langue française… –. La tâche est gigantesque, démesurée. Et par où commencer ?

Quelle méthode mettez-vous en place ? S’agit-il d’inventer des taxinomies subjectives ?

Notre méthode ou plus exactement absence de méthode rejoint probablement la manière dont nous avons appris notre langue maternelle, avant l’école, tout-petits : par imprégnation, par porosité. Il est clair que les informations nous sont arrivées de sources hétérogènes (parents, copains, école), dans un désordre total, surtout pas coordonnées. Nous procédons un peu à la manière des minéralogistes qui ramassent un caillou, des fossiles, puis commencent à les classer selon des caractéristiques empiriques, selon leurs propres usages. Grammaire Étrangère déjoue les taxinomies. Nous n’essayons pas de créer un tableau ou un système. Au contraire, restons à chaque pas les yeux rivés sur chacune de nos trouvailles. La langue est le personnage principal de Grammaire Étrangère, manifestée par deux parleurs pointant juste quelques étoiles de ce firmament.

Revenons un instant sur votre rapport au langage : Vous travaillez ensemble depuis 1982 et au fil de votre parcours artistique un passage s’est précisé des créations mobilisant davantage le geste chorégraphique aux propositions qui font la belle place aux mots, aux formes dialogiques.

Ces dernières années, et notamment avec les Exposés, s’est manifesté un désir de prendre la parole de manière directe et de nous expliquer. Plutôt que d’aborder un thème par des métaphores énigmatiques que le spectateur serait chargé de décrypter, nous préférons l’attaquer de front en formulant clairement nos questions. Le souci de raconter des histoires ou d’inventer des personnages a disparu, pour laisser désormais place à la langue en tant que protagoniste. Nous nous partageons la parole en employant la première personne du singulier: il ne s’agit pas pour autant d’un JE lyrique, ni psychologique. C’est un JE grammatical, générique, le JE du locuteur. Nous le préférons au NOUS, dans la mesure où celui-ci tend à enrôler l’auditeur de force.

Vos créations sont empreintes de nuances d’humour et d’une certaine musicalité. Quels sont les différents niveaux de langage que vous mettez en jeu pour Grammaire Étrangère ?

Nous aimons prendre le texte sous son aspect musical, le considérer aussi comme une partition sonore. Il n’est pas seulement didactique. Par musicalité nous entendons surtout la répartition des voix. Avec Grammaire Étrangère nous ne pouvons rien inventer, les mots sont déjà là, le sujet est dans notre bouche. Nous traquons le sens de manière précise, tout en cultivant un goût de la polyphonie minimum (deux voix).

Pour ce projet vous faites appel à des matières très hétérogènes.

Grammaire Étrangère mêle les remarques grammaticales assorties d’exemples de notre cru à des textes divers, trouvés ça et là. Le dosage reste en notre faveur : il ne s’agit pas d’un sampling de littérature trouvée. Nous ne nous interdisons aucune source, mais nous restons au plus près de cette structure assez contraignante que nous nous sommes donnée : la description d’un mot après l’autre. Les textes interviennent pour illustrer, pour faire respirer l’ensemble, aménager des pauses contemplatives. Il nous semble que la poésie peut se trouver partout, dès que l’auditeur écoute résonner la langue. Un étonnement peut surgir au détour de chaque phrase, lorsque, par exemple, quatre adverbes se suivent (ENCORE BEAUCOUP TROP BIEN). Dans nos cahiers se côtoient des trouvailles diverses : extraits littéraires, poèmes officiels appris à l’école, fragments d’articles de presse, listes, etc.

Le dispositif scénographique instaure un véritable rapport au paysage.

Nous allons nous poster entre la salle et la scène, dans une zone de campement, à la frontière. Le plateau ne sera pas pour autant nié, 6 7 au contraire, bien visible, mis en valeur, éclairé. Nous souhaitons tirer profit de la grande salle de NanterreAmandiers, de sa beauté, son ouverture, ses volumes courbes, d’en faire une alliée, la star de la soirée. Nous songeons à cet espace trop grand comme au ventre accueillant d’une baleine, à l’image de la langue maternelle, englobante. Nous espérons aimer avoir ce panorama autour de nous, flotter comme à l’intérieur d’un vêtement trop large, comme d’ailleurs dans notre langue, qu’il nous est impossible d’embrasser de manière exhaustive et cohérente. Nous serons de minuscules insectes dans un immense coquillage.

Vous employez le terme leçon qui pourrait renvoyer à l’imaginaire de l’école, et en même temps, vous vous maintenez en marges, vous vous employez à désamorcer toute posture d’autorité.

Grammaire Étrangère propose des leçons que nous prenons avec les spectateurs, des expériences à partager : nous écoutons ensemble la langue se parler par nos bouches et nous en prenons leçon. Certes nous aurons préparé le terrain, mais ne nous poserons pas en professeurs. Nous nous adresserons à des personnes qui parlent la même langue que nous. Leçon renvoie au sens de lecture. Nous n’excluons pas la possibilité d’échos d’une séance à l’autre. Une leçon peut revenir sur les problèmes déjà abordés dans la précédente, les développer… À l’issue de la première leçon qui s’annonce copieuse et désordonnée, nous convierons peut-être d’autres personnes à se joindre à nous pour les suivantes. Ces probables invitations apporteront des voix nouvelles, des timbres différents, d’autres couleurs.