Vous êtes ici:
Accueil » Saison 2012-2013 » La Nuit des rois » En savoir plus

En savoir plus

La Nuit des rois : différentes façons d’aimer

La Nuit des rois est une oeuvre d’un érotisme particulièrement ambigu. Elle met en scène différentes façons d’aimer. On y trouve l’amour du duc Orsino et Olivia pour Viola /Cesario, l’amour d’Antonio pour Sebastien, l’amour que ressentent l’un pour l’autre la sœur et le frère jumeaux, la passion déçue de Malvolio pour Olivia et, dans un registre un peu plus terre à terre, la relation suivie d’un mariage final, entre Sir Toby et Maria.

Orsino, qui aime Olivia, ne fait que la désirer à distance, et il s’en lamente. Cependant il n’entretient pas de véritable relation avec elle, contrairement à l’attirance immédiate, évidente, qu’il éprouve pour son page, Cesario, et qui est en réalité Viola, déguisée. Le déguisement permet à Viola d’entrer par effraction dans l’univers confiné de l’amour d’Orsino pour Olivia. Viola fait basculer leurs références, elle réveille et fait émerger le potentiel émotionnel de ces personnages. C’est particulièrement vrai dans la scène centrale de la pièce où Viola déclare, de façon détournée, son amour pour Orsino, en utilisant l’allégorie de sa sœur, morte d’amour.

 

Elle n’a jamais avoué son amour

mais a laissé le secret, comme un ver dans le bourgeon,

ronger sa joue de damas ; et dans sa pensée languissante,

d’une mélancolie verte et jaune

assise, comme la Patience sur un monument funéraire,

elle souriait au malheur.

 

Shakespeare a probablement écrit La Nuit des rois en 1601, à peu près en même temps qu’Hamlet, à une période où il était en pleine possession de ses moyens théâtraux. Il n’est pas impossible que sa propre expérience de jeune homme ait fortement contribué à cette réussite. Le degré de maîtrise atteint dans cette pièce n’a donc rien de surprenant. L’ambiguïté sexuelle de la figure de Viola /Cesario semble entretenir un lien intime avec le jeune homme auxquels les Sonnets de Shakespeare s’adressent et qu’il appelle « le maître-maîtresse de ma passion ». Peu après les lignes qui sont citées plus haut, Viola offre une définition d’elle-même : elle est « toutes les filles de lamaison de [son] père, et tous les garçons aussi ». Elle accroit aussi son ambiguïté, puisqu’elle exprime son amour pour Orsino, mais aussi son amour pour son frère jumeau qui, croit-elle, est mort. Ainsi, le thème de la gémellité suscite une émotion particulière, dans La Nuit des rois. Shakespeare fut le père de deux jumeaux, Judith, et Hamnet. Judith perdit son frère à l’âge de 11 ans, en 1596, et il n’est pas exclu que Shakespeare ait été conscient de ce que les recherches scientifiques sur les jumeaux séparés ont démontré depuis : la mort de l’un des jumeaux cause un accablement particulièrement fort au survivant, à tel point que celui-ci tente souvent de « compenser » la perte en assumant une partie de l’identité du disparu. C’est ce que fait Viola, en choisissant pour déguisement masculin la personnalité de son frère.

 

L’intrigue parallèle impliquant Malvolio est une histoire amoureuse d’un genre un peu différent, même si elle renvoie à un autre rapport entre la pièce et l’auteur. Dans le sonnet 62, Shakespeare s’accuse lui-même de ce qu’il appelle « le péché d’amour propre ». Or, c’est précisément ce dont Olivia accuse Malvolio. Cette intrigue se développe, passe par des moments de franche comédie, comme dans l’épisode de la lettre et des chaussettes jaunes, mais elle évolue par la suite en quelque chose de plus sombre : les personnages tenteront de rendre Malvolio fou, et le feront enfermer dans une « chambre noire », c’est-à-dire une prison. Dans la scène en question, Malvolio est tourmenté par le bouffon Feste, son adversaire, qui lui révèle alors que « la roulette du temps apporte la vengeance ». Et pourtant, Feste n’est pas un simple vengeur. Il incarne à lui seul toute la tonalité de la pièce. Lorsqu’il compare l’esprit d’Orsino à une opale (une pierre qui change à la lumière), il concrétise en une expression tout le caractère changeant, toute la mélancolie douce amère du personnage. Feste est celui qui tend à tous les autres un miroir. Il pénètre le déguisement de Viola, il critique la mélancolie amoureuse d’Orsino, il met en évidence le deuil excessif manifesté par Olivia pour son frère.

 

Que nous dit sa chanson finale ? Qu’à chaque jour son lot de pluie, mais en même temps, que ce bouffon souhaite avant tout nous plaire à nous, public. A pièce ambiguë, fin ambiguë : ce n’est pas sans raison que le sous-titre de l’édition in folio de 1623 précisait « La Nuit des rois… ou ce que vous voudrez ».

 

Roger Warren,

Traduction Étienne Leterrier

Concevoir le décor et les costumes de La Nuit des rois

La maison d’Olivia est un espace de deuil. C’est aussi un espace harcelé par des individus caustiques et des satiristes. Pensons à Toby : c’est un oncle que l’on aimerait bien ne pas voir sur les clichés de famille. Toute cette atmosphère m’a évoqué les films, les livres, les pièces de théâtres existentialistes des années 1950 et l’intelligentsia parisienne chic de Cocteau ou de Sartre. J’ai trouvé la référence centrale de l’univers scénographique de ces deux pièces assez tôt dans mon travail de recherche. Il s’agit d’un film qui m’habite depuis près de trente ans, un classique en noir et blanc, que j’ai toujours trouvé énigmatique et oppressant : L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais.

 

Les personnages qui accompagnent Feste sont tributaires de cette esthétique. Comme un chœur de silhouettes masquées, ils semblent toujours vouloir accélérer la « roulette du temps ». Ce sont eux qui composent la « meute » qui conduit Malvolio à sa perte, et peut-être, avec lui, tous ceux qui osent rêver d’un amour illusoire. Ce sont des personnages à la fois décontractés et menaçants. Leurs costumes ne détonneraient pas dans un film de Tarantino.

 

[…]

 

Les personnages y sont confrontés à leur rapport à l’amour, quelle qu’en soit la forme. Le royaume légendaire d’Illyrie devient, sur scène, un espace dont la forme évolue au gré des armoires, éléments centraux dans le décor, qui symbolisent une génération d’adultes qui, étrangement, semblent avoir déserté la scène. Après l’heure des lions, des sorcières et des contes que les enfants se sont racontés en jouant parmi les fourrures, les costumes et les boules d’antimite, on découvre une génération d’adolescents, de jeunes adultes, qui s’interrogent, agissent, changent, et se révèlent. Pour leurs costumes, je me suis référé ici à des personnages créés ou incarnés par les artistes du vingtième siècle, René Magritte, Gilbert et George, ou Joseph Beuys. Leurs images, les mythes qui les accompagnent sont devenus plus prégnants dans nos esprits que les oeuvres où ils apparaissent.

 

Michael Pavelka,

Traduction Étienne Leterrier