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Note de mise en scène

« J’essaie de me rapprocher des mécanismes inconscients de la parole. »

Aziz Chouaki

 

Aziz Chouaki est aussi musicien et puise dans le jazz et sa pratique de l’improvisation contrôlée, l’inspiration d’une langue syncopée, inventive et rythmée.

Zoltan, le mythomane, jongle avec la langue et les mots, se crée des mondes, des vies et des connaissances fictives. Cette parole affabulatrice est un moteur de survie qui s’emballe tout seul et entraîne les autres, tant leur besoin d’échapper au réel est fort. Zoltan bluffe mais l’amour vrille sa machine et sa musique devient free. Il perd pied, son langage se déstructure, son esprit se brise, les images s’entrechoquent et il devient fou.

 

Pluvia : Quand je vois toutes ces femmes autour de toi, je me dis. Oui, moi, pourquoi tu me regardes, Zoltan ?

Pour me sauter, hein ?

Zoltan : Non, Pluvia, c’est les mots qui voquent, toujours à l’envie, ce putain de charivari. Non, Pluvia, je …

c’est toi que j’arrime à jamais comme port de ma propre pomme. Faut que tu saches, que je te dise, putain, les

dentelles des légendes que je cause…, encore debout à essayer d’encore luire avant qu’une balle…. (Extrait de Zoltan)

 

Zoltan est une grande figure théâtrale, un bouffon shakespearien sans roi, qui ne prend pas part aux guerres communautaristes, au nationalisme ou aux fanatismes religieux. Il marche sur la planète, comme Aziz Chouaki. Zoltan est un fou rire du désespoir. Il marche sur un fil et nous émeut.

 

Zoltan est une comédie qui creuse nos interrogations ; comment survivre en temps de guerre communautaire ou de dictature militaire ? Est-ce que la force de notre imaginaire peut être une carapace protectrice ? Un mode de résistance ? Le pouvoir de l’illusion permet-il d’échapper aux syndromes de guerre ? Quels sont les dégâts de ces traumatismes sur notre psychisme ?

 

La guerre dans Zoltan est fictive et dure depuis toujours.

Elle évoque aussi bien les guerres passées des pays Balkans que les soulèvements actuels des pays arabes ou d’autres conflits à venir.

C’est un déchirement civil qui ne s’apaise pas. Dans le temps de la pièce, « le Comité », gouvernement transitoire militaire, exerce un pouvoir oppressif sur un territoire quadrillé.

Différentes révoltes se confrontent dans la violence. La peur est omniprésente.

Tous les personnages de Zoltan sont des solitudes errantes, soumis aux pressions insoutenables de la guerre. Ils sont d’origines diverses et chacun porte sa propre histoire brisée. Ils se retrouvent dans ce bar, un îlot, où se recrée comme une famille. Ils sont abîmés et ils ont un besoin vital de rêver, de croire dans un ailleurs. Ils sont en demande d’illusion et Zoltan leur répond.

Il s’agit, avec les acteurs, d’imaginer le vécu de chacun, de reconstituer son passé et le point de cassure de son histoire ; ce qui a déterminé la folie spécifique de chacun et révéler sa forme de résistance.

La dramaturgie suit le cheminement des émotions et des mirages de Zoltan

Le temps réel est celui du bar.

Des moments vécus peu de temps avant, sa rencontre bouleversante avec Pluvia, ses souvenirs d’enfance, reviennent à son esprit et se confondent avec le présent.

Ces flashback ne sont pas représentés de façon réaliste dans l’espace, mais à travers le prisme de son imaginaire.

 

Souvenirs, inventions, fiction et réalité se mélangent.

Parmi toutes ses connaissances fantasmées, Zoltan est l’ami de Woody Allen dont il nous fait écouter la voix au téléphone. On pense à Zelig, l’homme-caméléon inventé par Woody Allen qui s’est constitué une carapace de vies multiples, qui tombera par amour d’une femme.

Parfois aussi Zoltan sort de lui même et vient nous parler. Il se pose des questions sur la vérité et sur la violence du monde.

Les frontières mentales sont traversées, le quatrième mur aussi. Un vent de liberté joyeuse souffle dans un contexte d’oppression et de destruction. Mais Zoltan sort du cadre jusqu’à la perte, jusqu’à l’émiettement total de sa personnalité.

L’espace scénique reflète l’imaginaire fantasque de Zoltan, un à côté de la vérité

Un horizon minéral et dévasté, de terre rouge, inspiré de la peinture surréaliste et lunaire de Yves

Tanguy avec ses objets ou éléments décalés et comme plantés là, évoque le paysage inconscient et émotif de Zoltan. Un réel déformé.

Le bar, bien concret, est un îlot posé dans une zone insécurisée et explosée, d’où les visions du passé de Zoltan surgissent.

L’esthétique raconte une guerre intemporelle; passée, présente et future dont les effets collatéraux sont tangibles sur le psychisme mais aussi sur la nature par des mutations étranges.

Nous nous sommes intéressés au bio-art, (à l’artiste américain Eduardo Kac, par exemple, qui modifie poétiquement la génétique) et à la création de formes hybrides et mutantes, comme des plantes ou un potager aux racines électriques…

Le fonctionnement des machines est modifié et ne répond plus à l’homme. Ce sont des objets déglingués, (comme la machine à café ou le portable), ou intelligents.

La radio intervient quand bon lui semble, devenant un objet vivant. Elle est inventée et composée, musiques et émissions, par Médéric Collignon.

Ces disfonctionnements drôles ou inquiétants accentuent la tension dramatique.

Le langage de la musique

La composition musicale organique et décadrée du jazzman Médéric Collignon, véritable langage scénique, dialogue avec le monde émotif et imaginaire de Zoltan et l’écriture d’Aziz Chouaki.

L’environnement sonore favorise la présence latente et incisive des conflits armés. Il exerce une pression mentale ravivant des peurs enfouies et animales

Le rythme jazz de la langue, l’humour, l’humanité des échanges et la poésie donnent de la jubilation à cette comédie noire.

 

Véronique Bellegarde, avril 2011

Extrait d’une interview de Aziz Chouaki par Jean-François Perrier

Jean-François Perrier : Dans votre œuvre théâtrale vous avez beaucoup questionné soit les rapports entre la France et ses anciennes colonies, dont l’Algérie, soit l’état de la société algérienne. Pourquoi aujourd’hui vous tourner vers l’Europe centrale et ses problèmes ?

 

Aziz Chouaki : Cela fait près de 20 ans que je vis en France. A mon arrivée, j’avais, en effet, dans mon paquetage, une Algérie défigurée, qui me sommait de porter sa parole explosée dans l’agora du Théâtre de France. J’ai donc écrit Les Oranges, Une Virée, Les Coloniaux, entre autres, textes dont le ramage s’entrelaçait forcément avec celui de la mémoire de France. Puis, je me suis rendu compte, que ce qui aimantait plus précisément mon écriture, ce sont les situations d’imbroglio, identitaires, anthropologiques, et surtout la stature de l’homme face au chaos, cela constitue, je crois, l’aliment premier de mon théâtre.

Donc, les Balkans, la diffraction, la douleur. L’analogie avec l’Algérie me semblait parlante, à pleind’endroits. La guerre, toujours la guerre, et l’homme qui multiplie les postures, conjuration, mépris, et humour très noir, quasi psychiatrique, au sens Nietzschéen, en tant qu’il agit comme un talisman sur l’absurde du monde.

 

Dans Zoltan, il est question de mythologies post-contemporaines, le personnage éponyme se définit comme l’élu du Gotha mondain de la planète, il est en contact immédiat avec les dieux de l’image d’aujourd’hui, (show bizness, people, etc). Tel Don Quichotte, la puissance de son imaginaire terrasse l’adversité et la vacuité du présent. Il brille devant son public, des éclopés du cœur, il leur donne du rêve, cette valeur absolue que veulent raser toutes les dictatures de l’histoire.

Dans le théâtre on peut déconstruire la géographie, dès lors, pour moi, le Nord et le Sud ne désignent plus de la terre, ou des pays, mais plutôt de la capacité de Cocagne. Le Nord c’est plus de Cocagne, le Sud c’est moins de Cocagne, le Nord c’est bombance, le Sud c’est précarité. Cette géographie de la valeur rétablit transversalement l’analogie avec l’Algérie qui appartient, avec les Balkans, et, hélas, avec bien d’autres contrées, au continent de la douleur.

Une autre raison qui fait que mon écriture prospecte d’autres rivages, c’est peut être aussi que j’ai envie de déjouer une certaine injonction d’assignation identitaire dans laquelle je me sens parfois étouffer, et de laquelle, tout bonnement, je voudrais m’émanciper, quitte à y retourner, plus tard, à la saveur de mon plein libre arbitre et au plein soleil de mon propre gré.

 

Interview d’Aziz Chouaki par Jean-François Perrier, septembre 2011