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Fragment du scénario

MARILYN

– J’attends parce que je crois que ça vaut le coup d’attendre.

Et vous, les autres ? Personne ne vous oblige à attendre.

J’ai l’impression que c’est moi qui attends tout le temps.

 

GREENSON

– Je vais vous dire quelque chose qui me vient souvent à l’esprit.

J’avais peur… J’espérais… que vous le devineriez toute seule… le dépasseriez, le surmonteriez, iriez plus loin encore…

Vous considérez ces séances comme un plaisir mécanique, un plaisir exhibitionniste.

Vous venez vous confronter à mes interrogations, à mes spéculations, comme pour en éprouver un plaisir tactile, comme l’accomplissement d’un besoin, pour qu’on s’occupe de vous, sans relâche, comme sans relâche, vous prenez soin de vous.

Les personnages

Paula Strasberg (1934-1966) – actrice, épouse et collaboratrice dévouée de Lee Strasberg – fondatrice de l’Actors Studio new yorkais ; professeur de Marilyn Monroe, détestée par les réalisateurs et les équipes de tournages. Le couple Strasberg exerça une forte influence sur son travail d’actrice. Elle est atteinte de cancer pendant le tournage The Misfits.

 

Arthur Miller (1915-2005) – dramaturge, écrivain, scénariste et essayiste américain. Mari de Marilyn Monroe (1956 et 1964). En 1949, sa pièce de théâtre Mort d’un commis voyageur gagne le prix Pulitzer. Lors de la « chasse aux sorcières » Miller est déclaré coupable « d’outrage au Congrès ». L’adaptation prévue par Miller des Frères Karamazov avec Monroe dans le rôle de Groucha fut abandonnée suite à la séparation du couple. Auteur du scénario The Misfits – le dernier film achevé de Marilyn.

 

André De Dienes (1913-1985) – photographe américain d’origine hongroise; ami et auteur de premières images de Marilyn Monroe prises dans un cadre naturel lors des escapades en voiture. La très riche portfolio de clichés joua un rôle considérable dans sa carrière de mannequin, et lancera ensuite sa carrière d’actrice. Les photos prises par André montrent très souvent Marilyn dans des moments intimes.

 

Dr Ralph Greenson (né Romeo Samuel Greenschpoon) (1911-1979) – célèbre psychiatre et psychanalyste américain, l’un des thérapeutes les plus en vu à Hollywood. Selon Donald Spoto, le biographe officiel de Marilyn, Greenson dans une bataille presque maladive pour garder une relation avec Marilyn qui voulait rompre avec la psychanalyse, contribua à son effondrement psychique et lui prescrira les somnifères fatidiques, ce qu’il chercha à cacher en faisant croire à un suicide.

 

 

«(…) Tout de suite après la Factory 2 nous avons continué nos recherches sur la personnalité. Elle est devenue pour nous un sujet fétiche. Nous avons fait deux spectacles dédiés à la persona. Persona signifie la part de la personnalité qui organise le rapport de l’individu à la société, donc une sorte d’armure humaine et tout ce qui se cache derrière elle. Nous avons travaillé sur le même principe que la Factory 2, à travers les improvisations d’acteurs et la création du texte narratif qui en naissait. Cette narration n’en est pas vraiment une. Elle est une narration qui observe des situations qui à leur tour permettent d’observer la personnalité. C’est ce qu’on a retenu de Warhol. Nous avons fait deux spectacles au Teatr Dramatyczny à Varsovie : Marylin sur Marylin Monroe et Le Corps de Simone sur Simone Weil. Une curieuse convergence dans le choix de personnes, pourrions-nous dire. Elles sont comme sur deux pôles opposés, sur deux extrémités. L’explosion de la corporalité de Marylin face à la spiritualité et au mysticisme de Simone. En vérité nous avons inversé notre intérêt pour ces personnes. Dans le spectacle Marylin nous étions intéressés par les processus spirituels, l’âme de Marylin, dans le cas de Simone, par son corps. Elle nie complètement son corps, mais ce corps existe, n’est-ce pas ? Elle juge absolument nécessaire de le nier. Mais on ne peut pas nier ce qui n’existe pas ! On nie ce qui nous torture, ce qui est en nous notre propre ennemi. Le corps est donc l’ennemi de Simone, mais il existe. Le mystère de la personnalité et l’échange avec le spectateur offrent à celui-ci la possibilité de libérer sa propre personnalité ainsi qu’une occasion pour sa propre réflexion, un chemin spirituel qui permet de constater que la personnalité est une chose bien plus complexe, et que notre maturité spirituelle est aussi une prison individuelle. Je pense que celui qui en est conscient, qui se laisse provoquer par le théâtre rituel, va pouvoir agir avec sa personnalité avec bien plus d’audace. Il va pouvoir se dire : «Tout n’est pas encore terminé à partir du moment où j’ai réussi à me formuler qui je suis». Notre réponse individuelle, qui nous sommes, demeure toujours provisoire. Je crois que l’art a été créé entre autre pour qu’on puisse susciter un mouvement dans cette zone, et provoquer. Le plus important dans ce que je voulais dire, c’est que la maturité reste très importante pour chaque individu. Mais nous ne voyons pas que cette maturité individuelle est aussi notre propre prison.»

 

Extrait de l’interview de Krystian Lupa par Joëlle Gayot pour France Culture

Les mercredis du théâtre, le 8 septembre 2010

 

 

À ce jour, il est possible qu’aucune autre pièce mise en scène par Krystian Lupa n’aie suscité autant de controverses que Persona. Marilyn. Ce qui est bouleversant c’est le sujet, mais aussi et surtout l’audace drastique de le présenter. Personne ne conteste le fait que Lupa, qui pendant de longues années en quête de vérité sur la personnalité de l’être humain a emprunté les chemins de Dostoïevski ou d’auteurs autrichiens, a aujourd’hui la légitimité de montrer aux spectateurs ce qu’il a réussi à atteindre avec ses comédiens : la quintessence de l’obscur. C’est désormais le corps qui devient l’axis mundi dans ce spectacle. Le corps tourmenté de Marilyn Monroe – Sandra Korzeniak. Lupa démonte le mythe de la star, arrête le temps, offrant à son héroïne une chance de parvenir au plus profond de son intérieur. Dans le spectacle deux éléments se fondent : d’une part un effort hors du commun de la comédienne Sandra Korzeniak qui tente de se mesurer au mythe, et de trouver la vérité sur Marilyn Monroe; d’autre part la tragédie de Marilyn elle-même prise d’obsession qui frôle la folie de jouer Groucha du roman Les Frères Karamazov; et enfin l’hystérie de Groucha qui essaye en luttant contre elle-même d’arriver jusqu’à son «moi» (…)

 

Lors d’une interview, Krystian Lupa a fait un lapsus : «session» est devenu «dissection». Je pense que ce n’était pas qu’une erreur. Son spectacle est une dissection. «Une leçon d’anatomie» comme celle de Rembrandt, pratiquée dans l’espoir que celui qui est allongé sur la table d’opération «nous offre gentiment la lumière de son intérieur».

 

Anna R. Burzyńska, Dwutygodnik, n°3

 

 

Depuis quelques années, Krystian Lupa essaye de résoudre un paradoxe insoluble : comment s’extraire du théâtre tout en y restant. Comme s’il avait cessé d’aimer le théâtre qui était jusqu’ici son seul univers. Autrefois il enfermait la boîte scénique dans des cadres, il séparait les comédiens du public avec des rideaux fins et transparents, construisait des décors d’une grande finesse afin de créer un monde unique et à part, beau et sans égal. Aujourd’hui il traite de la théâtralité, donc de l’illusion et du faux comme le sujet d’une nouvelle discussion. Le décor est de plus en plus souvent juste une citation d’une autre réalité, une réalité réelle. Par exemple un atelier artistique concret (Factory 2), un studio de tournage ruiné et abandonné (Persona. Marilyn) ou bien une salle de répétition (Persona. Le corps de Simone). Ce dernier est une autocitation car il est presque la copie du studio de Marilyn. Si Lupa produit aujourd’hui des illusions théâtrales c’est pour fausser les pistes, effacer les frontières entre la scène et la non-scène. Il pousse les acteurs à des improvisations entravant l’étalage de leur savoir-faire «artistique». Dans la matière du spectacle s’introduit le désordre, l’incorrection, la négligence si éloignée de «l’art de maîtriser le spectateur».

 

Tadeusz Nyczek, Przekrój, n°8/23.02

 

Textes traduits par Agnieszka Zgieb