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Attention nouveaux horaires : les intégrales de Notre Faust, saison 2, du 29 mars au 1er avril, auront lieu à 19h !

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Note d’intention de Chad Chenouga

La Niaque est la transposition théâtrale d’une expérience personnelle. Sur un mode intime, Nassim nous livre un an de sa vie d’adolescent de 16 ans : «suite au décès de sa mère, placé dans un foyer de la DASS, il tente de se construire par l’école, tombe amoureux de son éducatrice, et refuse avec ses camarades de foyer se soumettre à l’autorité versatile du nouveau directeur…»

Avec La Niaque, premier texte de théâtre que j’écris, j’ai repris des thèmes qui me sont chers et que j’ai abordés dans plusieurs films ; l’enfance et l’adolescence tourmentées.

 

La Niaque tente d’épouser par ses rythmes les mouvements d’un moment charnière, ceux de l’adolescence, âge à l’impulsion vitale trop forte, débordante. Le souvenir le plus prégnant qui me reste de l’époque dont ce texte s’inspire, c’est que, malgré la dureté de nos trajectoires d’adolescents de foyers, notre quotidien était traversé par une gaîté de tous les instants, sorte de défense salvatrice, de rempart à nos tourments d’individus en devenir. Ce texte est avant tout une pièce sur l’énergie; énergie de Nassim bien sûr, mais aussi de ses camarades de foyer, aux origines multiples. Ces énergies priment sur le détail des trajectoires des uns ou des autres, dont ne nous parviennent que des bribes, préservant ainsi leurs parts d’ombres.

Au travers d’un parcours d’adolescent, La Niaque traverse la question de la « résilience ».

Ce qui m’intéresse en termes de théâtre, ce n’est pas juste le parcours positif d’un adolescent, qui survit à une épreuve majeure et en sort grandi, mais que ce qui accompagne ce mouvement ; le cheminement d’un combat intérieur plus étrange et plus intime.

 

Nassim s’applique à construire sa vie. En apparence il s’en sort. Mais en réalité, son imaginaire et son inconscient sont fortement bousculés. La lente dérive de sa mère s’est avérée insupportable pour lui. Il en a terriblement souffert, au point d’en ressentir un sentiment inavouable quand elle est morte. Il s’est senti comme libéré. Il ne peut échapper à cette contradiction qui travaille sans cesse son inconscient : il a perdu la personne la plus chère à ses yeux mais c’est justement cette perte qui lui permet enfin de s’épanouir, de vivre. Il en est sorti vivant et mort à la fois.

Cette tentative théâtrale est donc aussi le récit d’une lutte intérieure obsessionnelle entre la vie et la mort d’un être en construction.

 

Alors qu’il tente de gouverner au mieux sa vie, son imaginaire inféode régulièrement son réel d’images qui semblent bien plus réelles, plus saisissantes que la réalité. Il voit des asticots partout, des fantômes viennent lui rendre visite la nuit… Des obsessions l’assaillent… Théâtralement parlant, c’est passionnant par avance d’imaginer ce monde intérieur tourmenté.

Un monologue ?

Nassim n’est pas seul en scène. Deux danseurs, dont un de Krump, qui symbolisent à la fois ses camarades de foyer et ses émotions enfouies – l’accompagnent. Nassim s’adresse au public, mais aussi à eux.

Le Krump

«Le Krump ça sert à sortir toute la violence que tu as à l’intérieur»

 

C’est de langage, de détresse, d’humour aussi dont il s’agit. Mais aussi d’un trop plein de vitalité. Pour rendre compte autrement que par le verbe des émotions de Nassim, La Niaque questionne le corps, en le mettant en scène, par l’intervention des danseurs de Krump.

En découvrant le Krump, j’ai été frappé par ses similitudes avec l’univers des foyers, où la violence peut côtoyer une énergie vitale, positive, ludique. Puis j’ai découvert que beaucoup d’enfants et d’adolescents sans parent, ou de familles éclatées, étaient attirés par cette danse qui requiert rythme et brutalité. J’ai alors écrit un spectacle qui intégrerait des plages dansées de cette danse précisément.

Le Krump est une danse née dans les années 2000 au cœur des bas quartiers de Los Angeles. Cette danse, non-violente malgré son apparence agressive, se veut être une danse représentant la « vie » et toute sa « jouissance ». Marqué par les guerres de gangs, le trafic de drogue, les interpellations musclées de la police et les émeutes raciales de 1992, Thomas Johnson décide de créer le personnage de Tommy le Clown pour animer des goûters d’anniversaires dans les ghettos. Il invente à cette occasion une nouvelle danse rapidement imitée par les enfants des quartiers : le clown dancing. En grandissant, certains d’entre eux développent cette nouvelle forme d’expression en créant le K.R.U.M.P. : Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise, en apparence plus « sauvage » et brutal que le clown dancing. La pratique du Krump est de plus en plus courante, popularisé par les  » battle « , sortes de joutes ludiques entre danseurs. « Rize », le film du photographe David Lachapelle, dépeint très bien toute la puissance théâtrale et cathartique de cette danse.

 

En France, l’évolution du Krump est assez surprenante. Alors que d’ordinaire, dans la mouvance hip-hop, on a tendance à copier ce qui vient d’outre-Atlantique, la danse Krump ne semble pas encore avoir fait beaucoup d’émules. Cela tient sans doute aux grandes exigences physiques de cette danse. Il n’empêche que dans ce que l’on appelle communément les quartiers, le Krump commence à avoir ses adeptes, autant chez les danseurs que chez les spectateurs.

Des langages

Ce texte questionne le rapport d’un adolescent de cité à la langue française. En passant d’un monde (le foyer) à l’autre (le lycée), Nassim doit s’adapter à des codes de langages très différents. Il accepte ceux de la cité, usités au foyer comme premier signe de reconnaissance auprès des autres résidents. Dans le même temps, au lycée, pour ne pas être stigmatisé, il est dans l’obligation de réfréner ce langage lié à un pan de sa vie qu’il préfère dissimuler. Il est tiraillé dans une trajectoire double et schizophrénique.

Pour ne pas céder totalement à l’aspect mode du langage des banlieues, Nassim décale parfois le sien en le mêlant à une langue ne relevant pas forcément du lexique.

Peut-être Nassim se rend-t-il compte que sa richesse et sa force résident dans sa capacité à pouvoir jouer avec la langue… Est-ce cette conscience qui lui permet d’aller jusqu’à faire sienne (en songe) celle de Montesquieu et des Lettres Persanes ?

 

En donnant la parole à Nassim, je pense aux adolescents de la DASS de mon époque ; à la façon nous étions souvent définitivement étiquetés. Je pense aux adolescents de la DASS d’aujourd’hui pour lesquels j’organise des ateliers d’écriture, et dont les manières de s’exprimer sont souvent plus étonnantes, plus riches que l’on pourrait imaginer. Je pense aussi à une langue théâtrale où rythme et débit ont autant de valeur que ce qui se dit. Je pense enfin aux énergies contradictoires, aux rythmes du corps, qui expriment ce qui est parfois si difficile de formuler à l’adolescence.

Premier imaginaire scénographique

Tout cela pourrait se jouer dans un espace abstrait (un sous-sol d’archives administratives ?) dans lequel de petits signes de réalité viendraient s’immiscer : un lecteur CD, une valise, une robe, une brosse à cheveux… En tant que part visible du patrimoine fantomatique de Nassim, ces objets dérisoires des défunts, chargés d’âmes, prendraient ainsi toute leur force symbolique.

Cela pourrait se passer dans la lumière du soir, avec des bruits d’ados qui courent et s’apostrophent dans le couloir, interrompant ainsi Nassim dans son histoire…

Dans un coin de scène, comme un reste d’enfance, un petit poisson rouge pourrait aussi tournoyer dans un bocal…

 

Chad Chenouga, septembre 2010