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Synopsis

«Le romantisme n’est pas un courant fleur-bleue, sentimental, larmoyant et nostalgique, il est une force de provocation face à un vieux monde de règles bien établies. Il est aussi l’expression d’un trop-plein, d’une exagération, d’une surdose.Sa langue est ancienne, elle a bientôt deux siècles, mais sa force de révolte et de provocation n’est pas morte. Elle peut encore résonner aujourd’hui si on souhaite la faire entendre concrètement au public.»

Frédérique Plain

 

«La dualité fondamentale de l’homme que le théâtre permet à Musset d’exprimer ne se réduit pas seulement à l’antagonisme du bien et du mal, de l’esprit et de la chair ou de l’action et de la contemplation, c’est plus fondamentalement celle qui règne entre ses pôles masculin et féminin, celle-là même que met en scène, du début à la fin, tout son théâtre».

Franck Lestringant

Petit historique

Ce projet de monter conjointement Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée et On ne saurait penser à tout, est né de mon intérêt ancien pour le théâtre de Musset et paradoxalement, pour Lorenzaccio. Avant de m’attaquer au monstre qu’est cette dernière pièce, j’ai eu le désir, plutôt que de passer par des pièces plus connues et d’un format plus classique comme On ne badine pas avec l’amour ou Les Caprices de Marianne, de m’intéresser à un pan délaissé et pourtant plein d’intérêt de son théâtre : les pièces en un acte.

 

Ces pièces, qui firent la fortune scénique de Musset (ce sont les seules jouées avec succès de son vivant), sont presque oubliées aujourd’hui, alors que leur forme est d’une radicalité étonnante et que leur propos n’est pas très différent de celui des « grandes » pièces. Le défi de ce spectacle est de faire redécouvrir un pan délaissé d’une oeuvre qui est avec raison considérée comme révolutionnaire, et dont la radicalité, dans notre monde inquiétant d’aujourd’hui où chacun peine à trouver des repères, résonne avec une actualité déconcertante.

Réunir deux proverbes…

Parmi les pièces en un acte de Musset, le choix d’Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée et de On ne saurait penser à tout, s’est imposé parce que ces deux proverbes forment un tout cohérent au niveau dramaturgique, tout en étant radicalement différents. Ils présentent, comme Janus, deux visages de Musset, qui correspondent à deux moments de sa vie : un visage resserré, tendu, ironique et raisonneur ; un autre éclaté, multiforme, optimiste et fou. Jouer ces deux pièces l’une après l’autre permet de révéler ces deux visages, qui sont autant de facettes du talent de dramaturge de Musset, tout en traitant des mêmes questions avec un éclairage différent.

 

Comédie sérieuse absolument minimaliste, Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée est une discussion/débat entre une femme et un homme qui s’ennuient. Il fait un froid de canard, une tempête de neige et de grêle se déchaîne. L’ennui vécu en commun crée une intimité, des confidences, et accouche finalement d’un débat houleux sur l’amour où les deux personnages s’opposent avec virulence. Mais loin d’aboutir à une brouille définitive, la pièce se clôt par une déclaration d’amour et un projet de mariage.

 

Pièce anarchique, seule farce de Musset, On ne saurait penser à tout réunit cinq protagonistes improbables (deux amoureux étourdis complets qui n’arrivent même pas à parler d’amour parce qu’ils oublient de le faire, un vieil oncle grotesque obsédé de ponctualité et deux serviteurs marivaldiens), autour de deux grandes affaires : une ambassade ridicule à Gotha pour aller faire compliment à une accouchée, qui occupe beaucoup l’oncle et bien peu les autres personnages, et un mariage projeté, qui occupe tout le monde, mais que les principaux intéressés oublient sans cesse. Au final : une pièce presque surréaliste, d’une liberté de ton et d’esprit surprenante.

… Pour «réinventer l’amour»

L’oeuvre de Musset est hantée par la question du rapport amoureux. On retrouve dans ces deux proverbes une synthèse de son questionnement sur l’amour et les rapports homme/femme : comment vivre l’amour ? Dire l’amour suffit-il, ou équivaut-il, à le vivre ? Peut-on vivre l’amour sans le déclarer, sans passer par les mots ? Quelles normes sociales impose-t-on aux sentiments ? L’amour est-il une donnée sociale ? Ou intime ? Quels sont les liens entre amour et mariage ?

 

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée est une discussion/débat sur l’amour (son expression, ses formes, ses preuves), en même temps qu’une scène de séduction amoureuse. La Marquise, avocate du diable, refuse qu’on lui fasse la cour, et dit ne pas croire à l’amour. Mais, par cette attitude même, elle entre dans un jeu de séduction. Cet écart passionnant entre les allégations des protagonistes et le rapport qui s’instaure entre eux, contredisant pleinement ces allégations, fait toute la saveur de la pièce.

 

On ne saurait penser à tout est une pièce plus anarchique, un proverbe un peu fou. Le vieux baron y représente la caricature de la société corsetée du second Empire, tandis que le marquis et la comtesse sont déjà dans une autre époque, plus libre en apparence, des babas cool avant l’heure qui veulent s’aimer «librement», sans se plier aux règles. Cette pièce a des allures de fantaisie farcesque gratuite, mais, dans sa folie même, elle porte en germe un puissant moteur de dérision et de contestation des normes établies.

Alain Badiou, dans son récent Éloge de l’amour, insiste sur le fait que l’amour, aujourd’hui valeur refuge d’une époque sans repères, est, encore et toujours, «à réinventer». Toute l’oeuvre de Musset (sa vie également) est une quête perpétuelle de cette «réinvention de l’amour». En réunissant dans un spectacle ces deux proverbes, c’est justement les modalités de cette réinvention qu’il s’agit de questionner, avec le public.

Marcher sur un fil

L’univers scénique : un «lieu unique», contemporain, multiple et onirique.

Ce projet nous impose, au niveau scénographique, de jouer avec de multiples contraintes, dont certaines sont des choix artistiques. D’abord, le choix de jouer les deux pièces dans le même espace, sans changement de décor, alors que les cadres dans lesquels elles se déroulent sont légèrement différents. Ensuite, les salles dans lesquelles nous allons jouer le spectacle, qui imposent, notamment pour celle du planétarium à Nanterre-Amandiers, un certain nombre de contraintes techniques dont il faut tenir compte. Enfin, le souci de ne pas noyer les acteurs dans un espace qui ne leur offrirait pas les appuis de jeu concrets pour interpréter ces pièces. La langue de Musset est poétique et abstraite, et il me semble indispensable de donner aux acteurs des éléments concrets, notamment scénographiques, sur lesquels ils puissent s’appuyer pour trouver la quotidienneté qui est celle de ces pièces.

Il nous est apparu beaucoup plus intéressant de faire le pari d’un univers scénique contemporain. À l’époque de Musset, ces pièces mettaient en scène des personnages qui étaient les exacts contemporains des spectateurs. Aujourd’hui, même si la langue de Musset nous paraît ancienne, les situations de ces pièces n’en restent pas moins potentiellement contemporaines et quotidiennes. Il s’agit, par un travail qui s’apparente à la transposition musicale, de retrouver la contemporanéité des pièces par rapport au public à qui elles s’adressent.

L’idée du lieu unique a toujours été une évidence, comme celle de la nécessité d’enchaîner les deux pièces sans interruption, presque comme si l’une était la suite de l’autre. Les cadres dans lesquels elles se déroulent sont cependant différents.

Dans les deux cas, l’action a lieu dans un salon féminin (on est respectivement chez la marquise et chez la comtesse), à la même heure de la journée (5 heures de l’après-midi), mais d’abord dans un appartement parisien en hiver, et ensuite dans une résidence de campagne en été. Ces différences de localisation (ville/campagne) et de saison (hiver/été) sont poétiquement importantes, mais ne contredisent pas l’idée du lieu unique. En jouant habilement de la lumière et du son, on peut, dans le même espace, rendre la luminosité particulière de l’hiver ou de l’été, ou la situation à la ville ou à la campagne, et faire ainsi voyager le spectateur.

 

Pour atteindre cet objectif d’unicité et de multiplicité, le décor s’organise autour de quelques éléments réalistes nécessaires au jeu, dans un cadre qui est à la fois concret et onirique. Concret, parce qu’il est fait d’éléments réalistes ; onirique, parce qu’il n’est pas fermé par des murs, et que, symboliquement, l’extérieur pourrait le grignoter. Les différents éléments du décor dessinent des lignes très claires qui structurent l’espace, mais ne le ferment pas de manière continue. La grande baie vitrée située en diagonale à jardin et fonctionnant comme un cyclorama, permet un jeu subtil avec la lumière venant de l’extérieur. L’espace scénique est donc un espace unique, potentiellement multiple, à la fois concret et onirique.

Jouer Musset

Jouer Musset, c’est marcher sur un fil. Sa langue mêle poésie, trivialité, ironie et humour. Il écrit d’un seul jet, par bouffées d’inspiration poétique parfois délirante. Il jette sur le papier des personnages saisis sur le vif, inachevés, brouillons.

 

Ces pièces sont des pièces intimes. Les personnages sont chez eux, dans leur quotidien. Le spectateur assiste à leurs discussions comme un voyeur. Plus les acteurs s’efforceront de ne pas jouer des personnages, en interrogeant sans cesse la frontière entre eux-mêmes et leur rôle, plus les situations quotidiennes de ces pièces entreront en résonance avec notre présent, et plus la langue de Musset, sans perdre de sa poésie, parviendra au spectateur dans son concret et sa modernité.

Frédérique Plain