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La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

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Le jeu du mal qui circule

Le mal naît de la souffrance…

 

C’est la part de souffrance que l’homme ne peut pas digérer, brûler… qu’il ne peut ni intérioriser, ni absorber à l’intérieur de lui…

 

Simone Weil :

«Tout le mal suscité dans ce monde passe de tête en tête jusqu’à tomber sur un être parfaitement pur qui en souffre pour l’éternité et qui le détruit…

Ce mal, mis ainsi en circulation, navigue sans arrêt jusqu’à tomber sur une victime parfaitement pure.

Le Dieu qui est aux cieux ne peut pas détruire le mal, il ne peut que le transformer en malédiction. Seul Dieu dans ce monde, devenu victime, peut détruire la mal en endossant sa souffrance.»

 

Si l’on suppose que Fin de partie est une œuvre extrêmement personnelle – et tout porte à le croire – ne nous laissons pas berner par sa grimace de bouffon, son masque de clown (Clov -Clown), son inexorable, incessante et infinie ironie, son cynisme.

 

[…]

 

Fin de partie est une œuvre profonde et en même temps secrètement personnelle, nous ne pouvons pas faire autrement que de suivre la piste des identifications étranges et mystérieuses….

Hamm est le moi, mais pas seulement le moi de Beckett, du lecteur ou de celui qui est train d’écrire en ce moment alors qu’il découvre avec fascination et terreur les espaces successifs du texte beckettien, pas seulement le moi de José Luis Gomez – qui cette fois-ci incarne le personnage de l’aveugle – ni le moi du spectateur, et ainsi de suite, mais un moi universel : une entité qui a l’opportunité d’être une personne et un habitant central du monde, si absurde que cela puisse paraître. J’ai ici une imagination qui nous habite dans des moments terrifiants d’illumination : je suis seul, le monde a cessé d’exister, détruit par une catastrophe inexplicable. J’ai toujours porté en moi cette catastrophe, dès les premières peurs de l’enfance, avant même de savoir qu’elle se cachait aussi dans le monde – une possibilité réelle -, ou simplement, qu’elle avait déjà eu lieu, que le déluge biblique ou le cauchemar de la Seconde Guerre Mondiale avait bien existé… Ou qu’ elle restait à venir, incarnée dans la fleur de destruction atomique qui germe dans notre environnement mythique. Elles sont toutes enracinées à l’intérieur de nous, comme s’il s’agissait d’un embryon particulier enclavé dans notre moi, uni irrémédiablement et mystérieusement au mal et à la solitude.

 

JE SUIS MECHANT CAR JE SUIS SEUL…

Ou

JE SUIS SEUL PARCEQUE JE SUIS MECHANT…

 

– Par quoi ça commence ?

La phrase de Simone Weil sur le voyage désespéré et éternel du mal intérieur du genre humain prend ici une incarnation cruelle et dénuée d’illusions – ce sont nos illusions qui nous permettent de vivre – Je suis condamné à une existence où je souffre, tout en provoquant de la souffrance, résultat d’une prédestination onirique –celle de ne pas savoir comment et où elle s’est formée – qui semble se développer et à laquelle je participe sans le vouloir. Je regarde dans une cage – la cage d’une lente agonie qui dépouille de toute espérance – tous ceux m’ont amené dans ce monde et qui m’ont rempli du venin du mensonge… Même si je ne me rappelle plus si c’est moi qui les ai installés là (dans cette cage) ou s’il s’agit d’une création autonome, effet du poison administré depuis des années, d’une injustice inconsolable et de la haine de l’éternel enfant qui se cache à l’intérieur de moi…

 

C’est le moi, mon imagination infantile et vengeresse, qui jette le père et la mère à la poubelle…

 

Celui que j’appelle mon enfant est attaché à ma souffrance, mais je l’ai transformé en une créature insensible à ma propre invalidité. Tout cela s’est passé en dehors de moi, par inertie, dans un présent interminable…

 

Ce personnage est la semence de la fin du monde, de la catastrophe mythique… Il y a chaque fois moins de personnes, elles s’éteignent, s’évanouissent dans le brouillard de l’égoïsme. Mais cet égoïsme, est-il vraiment mon égoisme ? C’est ce que j’ai voulu ? Ce que j’ai prétendu avoir? L’éternelle interrogation est-il de savoir qui est coupable de la destruction, de la corruption et de la perte du moi, de son ensevelissement progressif ? Je cherche donc le coupable pour le doter de ma haine… même si en réalité je sais confusément que je voulais plutôt lui donner de l’amour.

C’est impressionnant de constater que le monde animal ignore l’existence de la haine des enfants envers leurs parents et réciproquement. Il est probable que le coupable soit la culture, nos formes d’humanité ineptes et faussées – quand et comment ? La culture qui oblige ses créatures déficientes – à savoir nous tous – à communiquer de manière tout aussi déficiente et inepte. Nous essayons de forcer les enfants à adopter notre humanité, celle que nous n’arrivons pas à connaître ni à comprendre, et les enfants payent en retour ce viol avec de la haine… L’humanité exige de moi des choses impossibles et, dans des instants de terreur, elle me révèle son visage de monstre méconnu…

Le mal et le bien, en irruption, attaquent avec une lumière éblouissante qui rend le moi aveugle …

 

Krystian Lupa

Humanité insubordonnée

À l’occasion de notre 15ème anniversaire, juste après l’Art de la comédie d’Eduardo de Filippo mis en scène par Carles Alfaro :

Fin de partida, de Samuel Beckett par Krystian Lupa

C’est d’un côté, l’émergence de jeunes acteurs et metteurs en scène de notre entourage, et de l’autre, la rencontre avec Krystian Lupa, une des grandes références théâtrales de notre temps, suite du travail entrepris, au sein de La Abadia, entre metteurs en scène européens et acteurs. Ce qui nous a apporté des processus de travail et une poétique très différents de ceux pratiqués dans notre pays.

 

Fin de partie, une des plus grandes œuvres de théâtre de tous les temps et reflet déconcertant et sage du monde que nous vivons. Un voyage aux confins de la personne. Un torrent impossible à traverser sans assumer consciemment les risques, l’apparition immédiate de blessures, d’ulcères personnels inattendus.

 

Krystian Lupa aborde le texte de Beckett sans le changer, conscient, dit-il, du fait que les personnages ne manifestent pas ce qu’ils pensent, incitant les acteurs à chercher le sens caché des paroles ou, plutôt, leurs ombres qui grandissent ou diminuent selon la température du corps, la palpitation du cœur ou les émotions jaillies avant la mise à nu. Un voyage à la frontière de nous-mêmes, pour découvrir dans les limites que, au-delà de la stupidité personnelle ou celle de l’autre, persistent des réduits d’humanité indomptables, de piété insoupçonnable.

José Luis Gómez

 

  • « Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » Samuel Beckett
  • « Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. Profitons-en, avant qu’il soit trop tard.  » Samuel Beckett , En attendant Godot