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La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

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La pièce

Don Diego : Et Dieu est un terrible juge, quand vient la mort.

Don Juan : Quand vient la mort ? Votre échéance est si lointaine, j’ai vraiment tout ce temps pour voir venir ? D’ici là, la route est encore longue.

 

L’action dramatique débute à Naples. Don Juan Tenorio, gentilhomme sévillan, au service de son oncle, don Pedro, ambassadeur d’Espagne, a réussi à obtenir les faveurs de la duchesse Isabelle en se faisant passer pour le duc Octave, son fiancé. La ruse découverte, il s’évade avec l’aide de Don Pedro Tenorio.

Don Juan s’est embarqué pour l’Espagne ; il fait naufrage, se retrouve sur la côte de Tarragone. Sans plus tarder, en lui promettant le mariage, il obtient les faveurs de Tisbea, qui peu avant chantait son bonheur d’être libre de tout lien d’amour. Quand la belle pêcheuse comprend qu’elle a été dupée, de désespoir elle se jette dans les vagues.

Voici ensuite Don Juan à Séville. Le roi Alphonse XI de Castille a décidé de lui donner pour épouse doña Ana de Ulloa. Mais il change d’avis quand il apprend les méfaits de Don Juan, et l’envoie en exil. En compagnie de son ami, le marquis de la Mota, cousin et amoureux de la noble dame, Don Juan fréquente les bas quartiers de Séville. Il intercepte un billet où doña Ana donne rendez-vous au marquis. Don Juan prend la place de son ami. Cette fois, l’affaire tourne mal. Don Gonzalo de Ulloa accourt aux cris de doña Ana, sa fille. Don Juan le tue avant de s’échapper.

En route pour l’exil, il fait halte dans un village. Là, il assiste à la noce champêtre d’Aminta et de Batricio ; il séduit la mariée et abuse d’elle.

Don Juan, de retour à Séville, voit dans une église le mausolée de Don Gonzalo de Ulloa avec la statue du défunt. Par défi, il invite la statue du Commandeur à souper. Le mort accepte l’invitation. Pour rendre la politesse à son hôte, il le convie à son tour au lieu même où se trouve son tombeau. Entre-temps, le roi Alphonse XI, pour mettre fin au désordre, décide de marier Don Juan avec la duchesse Isabelle, venue aussi lui demander réparation. Pendant le dîner macabre, Don Gonzalo tend la main à Don Juan et s’apprête à l’entraîner en enfer. Le corps tout embrasé, Don Juan veut appeler un prêtre pour se confesser.

Don Gonzalo refuse d’écouter cette ultime supplique. La mort du séducteur permet le rétablissement de l’ordre un moment menacé.

 

Bernard Sesé

La loi du Désir

Du mythe de Don Juan Tirso de Molina pose la première pierre. Sa tragicomédie tire un fil politique orné de perles allégoriques. Politique, le récit épique d’un pouvoir patriarcal ébranlé par le libertinage. Allégorique, la galerie d’icônes fracassées par l’irruption du Désir.

L’enjeu ? Le conflit entre la pulsion et l’ordre. Le sujet ? Le déclin de la Cour de Castille.

 

Une morgue impériale. 1625. L’Espagne des Habsbourg est « une terre où pas une âme n’a le droit de pousser » (Élie Faure). Mépris colonial à Naples, où son Ambassadeur vassalise le Roi et ridiculise un duc. Mépris paternaliste à la Cour, où la vieille garde de la Conquista condamne la vacuité des fils.

 

Un roi pour divertissement. Roi sans objet, le jeune Philippe iv délègue son empire mondial à ses favoris pour se consacrer à la vacance du pouvoir. Le

protocole tient lieu de politique, le faste de puissance, le spectacle de réalité. La grandeur historique dégénère en délectation esthétique.

 

L’éclat de la décadence. L’Espagne dilapide l’or des Amériques. Le Siècle d’or ? «Sacrifices stériles, glorieuses déroutes, corruption éhontée, gueuserie et misère.» (Le Capitaine Alatriste) Mais, en miroir, Cervantès et Vélasquez, Lope de Vega et Calderón.

 

Génération désenchantée. Privée de destin, la jeunesse dorée s’abîme dans le désœuvrement – et pourrit par le sexe. Ses codes ? Histrionisme, extravagance et maniérisme. Ses exploits ? Duels, bordels et adultères. Ses valeurs ? Nihilisme cynique, vie dissolue, violence gratuite. Casser pour jouir – en enfants terribles nés après la bataille.

 

Un héros sans projet. De cette génération vaine Don Juan Tenorio exprime la quintessence. Chez ce fils de « vice-roi », nulle élection poétique; nul anarchisme militant ; nul athéisme héroïque – bref, nul individualisme supérieur.

 

Le (court) terme du Désir. Don Juan incarne le Désir au premier degré. Il a pour seul horizon l’instant – et toute la vie devant lui: « J’ai bien le temps de voir venir. » Nomade protéiforme, sans mémoire, il renaît vierge à chaque femme.

 

Une affaire d’État. Libéré par Don Juan, le désir féminin revendique son autonomie, déstabilisant cellule familiale, ordre patriarcal et pouvoir royal. Cette dérégulation sexuelle menace l’équilibre du royaume qui exige le contrôle des pulsions.

 

Un théâtre d’Idées. Comment démontrer la perturbation politique provoquée par le libertinage ? Par un débat théologique en bifrontal – car le théâtre espagnol met en scène des Idées. Chaque épisode érotique vaut expérimentation scientifique, acte sacramental et perle allégorique : le Désir y est confronté à des milieux divers et des instances contraires.

 

L’iconoclasme du Désir. En un choc des allégories, l’irrépressible Désir brise toutes les icônes. Ressuscité des eaux, il abat l’autarcique Dédain. Dans le brasier de Séville, il ruine l’arrogante Séduction et la confiante Amitié. À la noce champêtre, il pulvérise le tyrannique Patriarcat. Déluge, incendie, tempête, séisme: les quatre éléments l’effacent, il ressurgit.

 

Main basse sur le Désir. Contre l’iconoclaste le Roi gradue ses ripostes: mariage, duel, exécution. Mais l’« homme sans nom » doté d’« ailes » court toujours. Incontrôlable, insaisissable par le bras royal, Don Juan le sacrilège périt sans confession par la main de l’Église – châtiment divin ou assassinat politique ?

 

La fondation du mythe. Le cadavre de son maître dissipé, demeure son valet Catalinon, édifié, devant la Cour des icônes, en garant de l’histoire : le mythe engloutit le fait divers. Désormais, désirer à coups de marteau vaudra de périr sous la pierre – statue du Commandeur et contre-monument royal.

De Tirso à Molière, l’impie se fera athée; le cavaleur, errant; le désirant, séducteur. Mais restera le duo inouï de Don Juan et Catalinon (devenu Sganarelle), soit du grand seigneur méchant homme et de sa fidèle victime hagiographique – un duo paradoxal, uni par une dialectique du maître et du valet désormais altérée en syndrome de Séville.

 

Gérald Garutti