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Attention nouveaux horaires : les intégrales de Notre Faust, saison 2, du 29 mars au 1er avril, auront lieu à 19h !

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Invasion!

Invasion! porte des ambitions qui peuvent apparaître, à première vue, contradictoires. La forme dramaturgique, tout en revisitant, semble-t-il, les modèles d’un théâtre épique brechtien et postbrechtien (on pense, immanquablement, à l’oeuvre de Fassbinder), travaille au renouvellement de la théâtralité. La souplesse de la distribution (quatre comédiens : A, B, C et D, jouant, alternativement, les seize rôles que comprend la pièce), avec les glissements de jeu qu’elle suppose, empêche, d’abord, toute adhésion primaire à la fable, toute emprise psychologique ou affective. La choralité, les interludes, les parodies de la télévision, les mises en abyme et le jeu avec le public vont également dans le sens d’une certaine distanciation (Verfremdung).

 

Dans le même temps, le réalisme des dialogues, l’utilisation d’idiolectes et d’accents régionaux ou socialement typés, nécessitant une grande inventivité de la part des acteurs, semble revendiquer une véritable incarnation théâtrale et se situer dans un registre purement émotionnel. Loin de récuser la puissance de l’illusion scénique, J.H. Khemiri se livre, au contraire, à un exercice de style dont la virtuosité n’exclue ni lyrisme poétique, ni l’intensité dramatique.

 

Grâce à sa forme fragmentaire et éclatée, la pièce se présente aussi comme une intrigue policière. Elle offre aux spectateurs une énigme, un paradoxe. En dépit de la gravité des thèmes abordés : intégration, intégrisme, racisme, antisémitisme, terrorisme, Invasion! est exempte de tout « didactisme », et on ne peut guère imaginer qu’elle ambitionne, à l’instar du Lehrstück brechtien, de nous apprendre à « penser ». Il demeure, d’ailleurs, dans le récit, une dimension quasi-mythologique. On songe, parfois, à des textes archaïques (outre la Signora Luna, de Carl Jonas Love Almqvist, à partir que quoi la pièce démarre, il y a les Mille et une nuits, auxquelles il est fait, allusion).

 

Invasion! élabore son propre style qui nous séduit, d’abord, par son caractère atypique. C’est un hommage rendu au théâtre même, à la puissance du jeu dramatique, à l’efficacité de la profération (malgré les décrochements de tonalité et les substitutions d’acteurs), aux potentialités illimitées d’un « espace vide » susceptible, avec un minimum de moyens techniques, de se prêter aux plus extraordinaires évocations décoratives. La réussite, de ce point de vue, est totale. Invasion! nous mène en balade et nous entraîne dans un tourbillon d’illusions.

 

Le fil conducteur est extrêmement limpide. Il repose beaucoup sur la sonorité d’un nom propre, celui d’Abulkasem, dont la puissance quasi-magique est soulignée dès le prologue. Toute la pièce démontre le bien fondé de cette hypothèse. Au théâtre, plus que nulle part ailleurs, un simple mot de quatre syllabes peut être un redoutable concentré d’énergie, un moteur puissant, alternativement créateur et destructeur. « Abulkasem », ce « signifiant maître » est, doté d’un charme irrésistible, il conditionne le destin de tous les personnages. Il agit sur eux comme un talisman et constitue, pour les spectateurs, le sésame inaccessible qui, s’ils le possédaient, lui ouvrirait la compréhension de la pièce. Le fait que son signifié (ou son référent) ne cesse de se dérober introduit dans la quête du sens une dimension ludique qui nous implique, presque directement, dans le jeu théâtral. Seules nos facultés d’imagination, ardemment sollicitées, nous permettent de pénétrer de plain-pied dans la pièce, à la recherche du personnage authentique, celui qui n’aurait pas usurpé son nom.

 

Aussi, ne sommes-nous pas trop surpris – quand bien même ce type d’adresse, au théâtre, ne laisse pas d’être troublant – lorsque des comédiens se tournent vers nous pour nous interpeller : après tout, il n’est pas impossible qu’Abulkasem se trouve parmi nous (…).

 

Olivier Goetz

Note d’intention de la mise en scène

Pour Michel Didym l’enjeu principal de la mise en scène consiste à rendre compte de l’éclatement, forme dramaturgique et thème principal de la pièce. Il entend faire de sa mise en scène une « variation » sur le thème de l’identité culturelle et du choc des cultures. Pour Michel Didym, Invasion! fonctionne comme une partition musicale dont le thème est décliné au fil des scènes dans des tonalités et des styles variés. « Grand théâtre » classique, fiction, théâtre-réalité. Il a demandé à Philippe Thibault et Flavien Goudon de faire une création musicale pour la pièce mais aussi de l’interpréter en direct, afin de restituer musicalement toute la charge émotionnelle contenue dans le sous-texte : non-dits, pressentiments, poids de la pression sociale.

 

Entretien le 23 juin 2010 avec Bérénice Hamidi-Kim