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Extrait

C’est l’hiver, c’est l’hiver pour ceux qui sont là immobiles dans un état de vie partiellement suspendue. Ce qui interrompt le refroidissement de leur vie c’est une voix… Cette voix réveille en eux des mémoires, des désirs, des visions:

 

«Je songeais à la glace envahissant le monde, projetant son ombre de mort lente.

Des falaises de glace grondaient dans mes rêves, des déflagrations hallucinantes tonnaient, des icebergs se fracassaient, projetant d’énormes blocs dans le ciel comme des fusées.

D’aveuglantes étoiles de glaces bombardaient le monde de rayons qui fissuraient et pénétraient le sol, remplissant le noyau de la terre de leur froid mortel, renforçant le froid de la glace qui avançait.

Et toujours à la surface, l’indestructible masse de glace allait de l’avant, détruisant implacablement toute vie sur son chemin.

J’avais un terrible sentiment de hâte et d’urgence, il n’y avait pas de temps à perdre et je perdais du temps.

C’était une course entre la glace et moi.»

Présentation

«Être en chair et en os à l’instant, en état de présence aiguë aux contradictions du monde qui nous entoure, rester sensible aux différents niveaux de sens qui en émanent, voilà ce dont nous sommes dépositaires sur un plateau, en dehors des codes, des présupposés et du désir de plus en plus prégnant de vouloir toujours tout nommer!»

 

D’abord une image : un terrain vague enneigé où l’on distingue à peine le corps d’une femme disloquée, nuque brisée.

Si histoire il y a, elle part de cette image et tourne autour du manque, du « trou noir ».

Un homme addict à une femme hallucine sa présence dans des désirs de franchissement des limites et de jouissance.

La femme, sous ses visages multiples, se prête au jeu avec plus ou moins de distance, et en tous cas se met en danger.

En toile de fond de ces visions, l’imminence d’une catastrophe : un paysage de glace qui s’étend, qui affole et contamine les relations entre les êtres, de plus en plus incapables d’empathie.

Il s’agit de soif de posséder et de détruire, de rivalité entre les hommes, mais aussi d’indifférence et de la tentation du néant qui nous traverse.

 

Le livre Ice dont est inspiré ce spectacle est celui d’une romancière anglaise, héroïnomane, Anna Kavan, dont la vie et l’œuvre n’ont cessé de plonger dans les côtés obscurs de l’humain.

C’est à partir d’extraits de ce roman que Graham Valentine, Martin Schültz et Dorothée Munyaneza ont composé la musique de ce spectacle.

 

En choisissant de ne pas sur-titrer, nous avons souhaité ouvrir au spectateur l’espace d’une perception qui passerait moins par «la volonté de comprendre» que par la sensation.

 

François Verret, 29 février 2008

A propos de Ice

J’avais déjà travaillé sur le roman en anglais, dont je voulais faire une adaptation en allemand pour la radio. J’ai eu l’occasion de voir le spectacle de François Verret, Sans retour, qui m’a beaucoup plu et intéressé. J’ai vu qu’il travaillait à partir de grands textes de la littérature mondiale et je lui ai proposé Ice. J’avais envie de travailler avec des danseurs, dans une autre approche. Ice raconte la destruction de notre monde. A l’époque où Anna Kavan écrit ce roman, cela lui semblait évident que le monde allait périr par le froid, finalement c’est l’inverse qui va se passer, c’est le réchauffement climatique qui menace le monde. Mais Ice parle aussi d’une destruction psychologique, par la drogue, dont Anna Kavan était dépendante. C’est un texte intéressant pour aujourd’hui : notre époque est obsédée par le côté physique, l’apparence et l’apparat, qui nous laissent penser qu’il y aurait en dessous quelque chose de très menaçant.

 

Vincent Gadras – Scénographie

Entretien avec Dorothee Munyaneza

Ice présente une forme chorale et musicale plus affirmée que Sans retour…

Je fais partie d’un trio, avec Martin Schültz, violoncelliste, et Graham F Valentine, chanteur et musicien, trio qui est un peu le miroir de ce qui se passe dans le livre. Les voix, la musique, le chant, se mélangent à la danse. François Verret cherche à créer un espace dans lequel le texte s’imbrique à la musique, pour traduire émotions, sensations et paysages.

Comment vous apparaît Ice, qu’est-ce que vous en dégagez ?

C’est une histoire elliptique. Les temps se mêlent. Sur le plateau, nous trouvons notre chronologie, notre interprétation de cette histoire, qui dit l’imminence d’un cataclysme, et peut-être une histoire d’amour qui s’est mal terminée. Ice déploie plusieurs mondes. Celui de la glace qui enveloppe et menace le monde, mais aussi qui atteint les personnes et pétrifie. Ice raconte également la relation entre le narrateur et « la fille », qui lui échappe. Donc j’essaie à travers ma présence, mes chansons, d’être possédée sans être dépossédée, j’échappe tout le temps à cet homme, tout en restant obsédé par lui comme il l’est par elle.

Vous incarnez le personnage féminin, « the girl » ?

Pas explicitement, mais je cherche à m’approcher de ce qu’elle semble être, même si je m’approche du narrateur dans sa soif de cette fille, dans sa poursuite obsessionnelle. La « fille » est aussi incarnée par d’autres interprètes. Chacun de nous déploie quelque chose d’elle, même les garçons… Personne ne s’approprie un caractère, ce qui nous laisse la liberté d’explorer le texte.

Aviez-vous déjà travaillé avec d’autres metteurs en scène ou chorégraphes ?

Non. Mais j’ai travaillé avec d’autres musiciens. J’aime écrire mes propres textes, pour explorer une idée ou des images. Je raconte quelque chose, je joue un personnage, et donc c’est un peu du théâtre. Ma musique c’est du théâtre.

Entretien avec Mitia Fedotenko

Danseur et chorégraphe d’origine russe, Mitia Fedotenko travaille avec François Verret depuis 2004. Il a participé aux créations de Contrecoup et Sans retour.

Qu’est-ce qui vous rapproche de François Verret ?

L’architecture du plateau, le regard sur l’espace comme lieu théâtral, une certaine dramaturgie du mouvement, l’exploration du geste dansé « non gratuit » font partie de nos affinités. Tout en ayant ses intuitions, comme chorégraphe et metteur en scène, François Verret donne sa place à chaque collaborateur, partenaire plutôt qu’interprète. Je suis une des couleurs de la pièce, en sachant que le tableau sera complexe.

Comment le corps du danseur s’inscrit-il dans cette composition ?

Je suis un peu impressionniste dans l’exploration du mouvement. Je trace ma ligne entre narration, esthétique, sens, nécessité, musicalité. Je pense à tous ces éléments quand je rentre sur le plateau. L’idée du mouvement ne préexiste pas. Il y a d’abord une urgence à dire quelque chose à ce moment là, avec telle ou telle dynamique. C’est comme une conversation. Mais il n’y a pas de bavardage du mouvement.

Ice est le noyau de cette nouvelle création…

Nous avons commencé à travailler il y a un an, en « laboratoire », à partir de plusieurs livres ou textes qui explorent la notion d’addiction, comme Le Joueur de Dostoïevski et Ice d’Ana Kavan. Ice porte au-delà du récit, certains thèmes sous-jacents : la question du pouvoir, la manipulation, la possession obsessionnelle. C’est par exemple cette question de l’exercice du pouvoir que l’on retrouve dans un duo de corps imbriqués, dans lequel les rôles de manipulateur et de manipulé s’échangent, avec une brutalité à la frontière de la tendresse, comme un parallèle de ce qui se passe dans le monde contemporain. Un travail que je tente avec le mannequin. Ice explore tout cela, dans l’espace du doute.