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Journal

Demain, début des répétitions de Détails ou radiographie de la vie éphémère des couples. Attrait, attirance, euphorie, liaison, routine, reproduction des mêmes errements, crises, fuite, dissolution, reconstruction, puis à nouveau enlisements et mensonges.

 

Au cours de cette trentaine de séquences, rien ne s’installe, tout se déplace, prend naissance et meurt en un mouvement permanent. Les quatre atomes, soumis à examen, butent sur l’impossibilité de créer une cellule à deux, et en permanence, sont renvoyés à leur état de solitude.

 

Les crises semblent larvées, mais il conviendra de les révéler, même au coursde trêves et fulgurantes «sorties de route».

Je ne souhaite pas faire par trop peser les silences. Au contraire, peut-être à l’instar de Stefan, ces êtres veulent trop se dire et ainsi débordent l’autre, provoquent même la crise.

 

Chacun arrive là, au début de la pièce, chargé de sa vie antérieure, dont il est impossible de se défaire, le passé, que chacun tente de mettre à distance, les rattrape et in fine empêche un nouveau présent de naître.

Course en avant, recherche permanente, ces chercheurs d’or ne sont pourtant jamais épuisés et si espérance il y a, elle est bien à trouver là, dans la volonté de vivre, d’avancer, malgré tout. Les désillusions liées aux histoires passées se mutent en tendresse des uns envers les autres. La connaissance des errements et faiblesses de chacun ouvre sur un présent toujours possible, toujours renouvelé.

 

Jean-Louis Martinelli, 4 novembre 2007

Paroles d’auteurs

Quand et pourquoi avez-vous écrit Détails ?

Lars Norén : «J’ai écrit cette pièce fin 1999 je crois. Comme son titre l’indique, c’est vraiment une pièce sur des détails, de petiteschoses dont je me souviens. C’est aussi une pièce autobiographique. Même si elle est pleine de fantaisie et de rêves. Cela parle des années 90. En Europe de l’Ouest. Dans le monde occidental. Cela parle de la vie, des choses qui traînaient dans ma mémoire. C’était comme de très grandes photos. J’étais obsédé par les détails dans ces photos. Quand j’ai commencé à écrire cette pièce, j’ai essayé de commencer chaque scène par la dernière phrase de la scène précédente. Mais je ne sais pas comment j’ai écrit cette pièce parce que les différents éléments ont fini par s’assembler en une seule et même image.

Ce texte n’a pas pour sujet la douleur mais plutôt la tristesse. C’est comme un sourire triste. Cette pièce nous rappelle aussi à quel point on était obsédé par les détails dans les années 90. Regarder l’image complète de notre vie nous effrayait peut-être. On avait peur de la regarder sérieusement.

C’est pourquoi on ne s’occupait que de ces petites choses. D’une certaine manière, la pièce montre aussi comment l’art est devenu une marchandise. On criait pour avoir de nouvelles choses, de nouvelles pièces, de nouveaux arts, de nouvelles personnes. Et le résultat allait être une expression très extrême, une chose extrêmement perverse.»

Pensez-vous, comme le dit une expression suédoise, que le Diable est dans le détail ou que Dieu est dans le détail ?

L.N. : «Je pense que le Diable est dans le détail. Parce qu’il est très compliqué de voir l’image entière du monde aujourd’hui. Il est si compliqué. Si rapide. Au lieu d’essayer de s’en échapper pour avoir une vue d’ensemble, on est obsédé par les détails. Et ils ne signifient rien. Cette obsession du détail vient aussi de l’époque de ma psychanalyse. Quand j’ai commencé à parler de tout petits détails. Parce que sous ça, il y avait de grandes histoires. De graves histoires. Quand j’écris, je fais confiance à mon imagination.»

Vous disiez que cette pièce est autobiographique…

L.N. : «C’est peut-être ma pièce la plus autobiographique. Parce que je l’ai écrite au présent. J’ai écrit Le Chaos est voisin de Dieu ou La Nuit est mère du jour trente ans plus tard. Quand on écrit une pièce, on choisit un point dans le temps. La manière dont vous le décrivez, la manière dont vous voulez regarder le sujet, cela décrit mieux qui vous êtes quand vous le faites que le passé.»

Pensez-vous que citer quelqu’un le fait disparaître, que le réel s’efface derrière le personnage ?

L.N. : «Oui. Je commence toujours à écrire des pièces qui sont pure fiction. Je travaille longtemps comme cela. Parfois je réussis. Mais après un temps, il y a toujours un moment où je me dis pourquoi ne pas écrire la vérité, la manière dont je vois la pièce ? Et quand je commence à écrire la vérité sur les choses, ça devient de l’imagination. Et aussi comment je regarde ces événements à cet instant.

Mais je n’écris jamais sur des choses qui n’ont pas eu une grande influence sur moi. Qui ne m’ont pas affecté très profondément. Et quand je commence à écrire, je n’ai pas l’intention de publier la pièce et donc je suis absolument sincère. J’ai chez moi beaucoup de pièces que je n’ai pas publiées car elles pourraient vraiment blesser certaines personnes. Mais dans Détails ce sont des histoires universelles, je veux dire, il y a beaucoup de femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants, beaucoup d’hommes qui… les mêmes d’ailleurs…»

Il est étonnant de constater à quel point vous faites vivre les personnages féminins, les drames intimes des femmes, auriez-vous une explication à cela ?

L.N. : «J’ai tellement besoin d’elles ! J’observe beaucoup leur façon d’être. Je préfère travailler avec des actrices. Elles ne s’occupent pas tant de leur position… Certaines oui mais… C’est une vaste question… Quand j’écris, je ne suis ni un homme, ni une femme. Je suis à l’intérieur de mes personnages, c’est sans doute quelque chose de bien dans mon écriture. Je ne veux pas de pièces où tous parlent le même langage. Je dois aller profondément dans chacun pour trouver leur propre langage. Parce que nous sommes tous différents, nous utilisons les mots différemment, les gestes, et j’observe beaucoup cela. Cela fait plus de quarante ans que j’écris. J’ai donc une certaine connaissance de tout ça. Je pense que quand Strindberg a écrit Mademoiselle Julie, il a mis plus de lui dans Julie que dans Jean, même si le personnage de Jean était plus autobiographique. J’oublie mon propre sexe quand j’écris sur les gens et quand je les mets en scène. J’en sors et j’y reviens. Quand je mets en scène, je sens aussi comment les personnes respirent, je suis profondément dans les acteurs. Mais ça peut aussi parfois être un problème, je ne dois pas rester trop en eux !»

Ecrivez-vous comme le dit Stefan, le personnage de l’auteur dans votre pièce, qui dit s’immerger dans un milieu avant de commencer un texte ?

L.N. : «Oui. C’est aussi ma façon d’écrire. Je crée un monde. Je crée l’atmosphère autour qui évite à tout élément étranger de pouvoir y pénétrer. Puis vous créez un auteur et cet homme ou cette femme, à son tour, crée la pièce. Ça me prend beaucoup de temps de créer celui qui va faire naître la pièce. Parce que quand je suis dans le processus d’écriture d’une nouvelle pièce, je me recrée… Je change ma façon de voir… Je change mon regard. Vraiment. Alors je vois les choses dont j’ai besoin. Parfois on réussit, on connaît l’histoire, on peut aller dans des librairies, prendre des livres et c’est ceux dont on a besoin. C’est pareil dans le processus d’écriture. On se met dans un état particulier, une écoute particulière, un regard particulier. Trouver cette personne formidable qui va créer la pièce est le travail le plus compliqué. Cela a bien sûr quelque chose à voir avec ce que je veux faire dans ma vie, la chose suivante. Où je veux aller. Dans mes sentiments. Dans mes pensées.»

Donc la première scène, les premières lignes sont très importantes…

L.N. : «Les premières lignes d’une pièce sont les plus importantes. Les trouver, trouver leur ton, peut prendre beaucoup de temps. Quand vous les avez trouvées, tout est alors plus simple.»

Vous avez dit une fois que si après ces premières lignes vous connaissez déjà les suivantes, vous arrêtez tout. Pouvez-vous nous expliquer cela ?

L.N. : «Oui, cela devient trop ennuyeux. Je veux écrire des choses sur des gens dont je ne sais rien. Mais c’est impossible !

J’ai commencé beaucoup de pièces ces cinq dernières années que j’ai arrêtées parce que je savais comment elles allaient se terminer. C’est comme rencontrer quelqu’un. On peut être surpris terriblement et fantastiquement. C’est ce que j’attends de mes pièces. Je voudrais qu’elles soient comme quelqu’un d’autre, quelqu’un que je ne connaîtrais pas.

Je traverse maintenant une longue période sans écrire, je vais voir ce qui surgit, de soi-même, après. Actuellement je collectionne des atmosphères, c’est comme collectionner de la brume. Dans mon écriture, je suis dans une salle sombre, avec beaucoup de brume, et je peux voir des gens se mouvoir. Je peux voir ces gens. De vrais gens. Mais je ne sais pas ce qu’ils vont faire, ce qu’ils vont dire. Au moment de l’écriture de Kliniken je travaillais sur les lieux clos, maintenant je travaille plutôt à partir d’atmosphères. Et de silences.»

Comment comprendre que le fait de raconter votre vie, avec la plus grande sincérité possible, puisse permettre à chacun des spectateurs de se sentir concerné ?

L.N. : «Parce que je suis très commun ! Dans un certain sens je suis très commun. Je fais ce que les gens font, je vis dans le même monde. Avant de commencer à écrire, comme tout le monde, je suis allé à Florence, je suis allé dans les mêmes musées, les mêmes cafés, j’ai vu les mêmes films. Cet emportement à faire des choses très originales est stupide. Parce que si je regarde ce que je fais, je suis sûr que nous sommes 500 000 à faire de même, à penser pareil. Mais je pense qu’on se reconnaît dans ce que j’écris parce que j’écris sur le monde d’aujourd’hui. Celui où l’on vit. Et je n’ai pas peur des choses difficiles, d’aller vers ces choses nues et tristes qui se trouvent dans nos relations. Je suis très proche de ceux que j’aime. Quand j’ai commencé à écrire, ce qui a été très étrange, c’est que beaucoup de personnes venaient vers moi et me racontaient leur histoire, leur vie. Elles m’ont beaucoup donné. Je ne peux utiliser leur histoire directement et écrire un livre. Mais si elle m’affecte, si elle a une influence sur ce que je pense, sur ce que je fais alors je m’autorise à l’évoquer.»

Qu’est-ce qui fait que les histoires de couples que vous racontez sont universelles ?

L.N. : «Tout le monde a l’expérience de tomber amoureux, celle de vivre une relation, de se séparer, de se sentir coupable, de vivre dans un petit monde comme celui de la culture par exemple… Tout le monde se connaît, vous pouvez retrouver votre ex-petite amie avec votre ex-meilleur ami, etc. On connaît tous ça.»

Partagez-vous la pensée de Simone de Beauvoir qui a écrit : «Si un individu s’expose sincèrement, tout le monde est concerné» ?

L.N. «C’est exactement ça que je voulais dire !»

Le couple est-il la dernière utopie ?

L.N. «Non, j’espère que non. Ce n’est pas une utopie. Mais bien sûr c’est très difficile.»

Les quatre personnages de votre pièce s’aiment-ils ?

L.N. «Oui. Je le pense vraiment. Mais ils ne sont pas heureux dans leur amour. Ça prend du temps.»

Vous disiez avoir connu après Guerre la «crampe de l’écriture», ce qui a donné naissance à une nouvelle façon d’écrire. Que pourriez-vous nous dire à propos de votre écriture aujourd’hui ?

L.N. «Ça fait longtemps que je n’ai pas écrit. Je ne peux pas dire ce qu’est mon écriture aujourd’hui. Mais cela a à voir avec ce dont j’ai parlé. Il s’agit d’atmosphères. De ces salles sombres. Je vais bientôt écrire quelque chose sur cela. Mais je dois attendre. Je dois être patient. Parfois les mouvements à l’intérieur de vous prennent beaucoup de temps. C’est comme regarder un bâtiment et savoir que derrière quelque chose continue, change. Parfois j’aperçois furtivement ce qui se passe. Mais c’est trop tôt pour dire quelque chose. J’ai dit dans une pièce que je ne suis plus celui que j’avais l’habitude d’être et je ne suis pas encore celui que je vais être. Comme un serpent sans sa peau complète, attendant sa nouvelle peau. Mais là, j’attends avec impatience le moment où je pourrai m’asseoir et observer ce qui se passe. Il y a comme un film sans images qui se joue à l’intérieur de moi.»

 

Interview réalisée par Amélie Wendling le 25 octobre 2007.