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Interview

INVENTANT LE CONCEPT DE TRAGÉDIE-LUDIQUE, JEAN-PIERRE BARO JOUE DE LA MODERNITÉ D’UNE FABLE TERRIFIANTE POUR DÉNONCER LES TOURMENTS TRÈS POLITIQUES QUI EMPOISONNENT LA VIE D’UN “HOMME NORMAL-À-EN-MOURIR”.

 

Dans le haut-parleur d’une vieille radio, un extrait rediffusé en boucle de la prise de bec entre François Mitterrand et Jacques Chirac au cours du fameux débat qui les opposa lors de la présidentielle en 1988. Avec l’utilisation de ce gimmick jubilatoire, Jean-Pierre Baro prend date d’une époque, situe l’action de son récit vingt ans en arrière, sur les territoires d’une mémoire qui est celle de son enfance. Sans travailler sur l’autobiographique, l’auteur et metteur en scène se propose de nous faire partager avec L’Humiliante Histoire de Lucien Petit les aventures tragicomiques d’un couple en crise tandis qu’empoignades et scènes de ménage se déroulent sous les yeux de leur enfant. Un voyage de révolte au pays d’une “tristesse de vivre” dont Gilles Deuleuze, cité en exergue dans le programme, donne une explication très politique : “Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tout ce qui diminue notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves.”

 

Rien n’aurait donc vraiment changé sous le soleil depuis vingt ans, et l’on commencera par remercier Jean-Pierre Baro d’évacuer le nostalgique et le “c’était mieux avant” de son flash-back irrévérencieux. Soit un jeune père de famille nommé Lucien Petit qui, à force de passer son temps à regarder la télévision pour oublier l’inutile de sa vie de travailleur dans une usine de lacets, avec une femme au foyer et un gamin sur les bras, décide de ne plus faire qu’un avec son hypnotique lucarne et d’en briser la glace en plongeant dedans la tête la première.

 

Ecrite il y a quatre ans lors d’une résidence organisée par l’auteur David Lescot à la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, la pièce fut l’objet d’une première mise en espace à la Fonderie, à Bagnolet, en 2004, et d’une série de représentations au Festival des jeunes acteurs aux Ateliers Berthier en 2007. Avec Caroline Breton, Simon Bellouard et Tonin Palazzotto, qui furent ses condisciples à l’Erac, Jean-Pierre Baro poursuit à travers ce texte – sa quatrième mise en scène – un travail questionnant autant le processus de la répétition que celui de la représentation.

 

“Nous nous intéressons d’abord au rythme contenu dans le texte, à ses aigus et ses graves, à ses mouvements internes. Et ce n’est qu’après un long travail à voix très basse au plus près de l’intime de chacun des acteurs que nous cherchons des solutions pour faire entendre les mots jusque dans la salle. Comment réussir à projeter la voix sans perdre le lien avec l’intime constitue l’axe principal de notre travail, et la justification du nom de notre compagnie : Extime, à entendre comme la contraction d’extérioriser et d’intime.”

 

Se référant à la célèbre saillie de Bertolt Brecht qui veut que “les histoires que l’on comprend sont celles qui sont mal racontées”, Jean-Pierre Baro revendique un théâtre où le texte trouve naissance au plus profond des corps pour en révéler le trouble et les conflits plus qu’une fade pédagogie du sens. A ce titre, L’Humiliante Histoire de Lucien Petit est un champ d’investigation foisonnant dans les multiples échos d’un propos qui aborde aussi bien le politique que le sexuel, le sociétal que le psychanalytique ».

 

Avouez qu’une brave maîtresse de maison menaçant son mari de lui couper le sexe s’il continue à vouloir la lutiner avant de passer à table a de quoi interpeller… tout autant que l’attitude de ce père proposant à son fils de l’empailler pour le transformer en bibelot à poser sur la télé. L’univers scénique de Jean-Pierre Baro prend ainsi sa source dans le quotidien pour rejoindre le mythologique. Sans s’embarrasser du réalisme, il aime d’abord marier le tragique et le comique, une manière empirique de s’approcher au plus près de la définition idéale de ce que l’on nomme… le théâtre.

 

Patrick Sourd