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Tournée

Théâtre du Nord, Théâtre national Lille Tourcoing – Du 8 au 17 novembre 2007

Entretien

« Une communauté de femmes très présente en moi »

Vous avez créé Clara 69 au Théâtre du Nord en mars 2005. Vous reprenez cette pièce à Lille avant de la présenter à Nanterre. Pensez-vous que depuis deux ans votre regard sur ce travail a bougé ?

Non, mon regard n’a pas du tout changé. Depuis deux ans, je reste connectée à ce travail de la même façon que je l’étais au moment où je l’ai créé, c’est-à-dire que je continue à faire feu de tout bois. Au départ, Clara 69 était un atelier totalement sauvage que je menais en marge d’autres travaux. Puis la production s’est mise en place, lentement, et pour rester toujours en contact de cette matière, j’ai adopté comme méthode de travail, sans savoir que c’en était une, de me laisser guider par mon imaginaire dans les endroits où le texte – qui était le centre de mon investigation – m’amenait. Il m’est arrivé d’aller dans des prisons et en forêt enregistrer des sons, établissant ainsi un assemblage de plusieurs matières qui avaient pour point de rencontre le texte de Gildas Milin. Et comme j’avais espoir, depuis la création, de reprendre ce travail, je n’ai cessé de continuer cette recherche en poursuivant ces explorations multiples.

Votre dispositif de représentations sera-t-il le même qu’il y a deux ans ?

Le dispositif restera le même. Il n’est surtout pas une reconstitution réaliste de l’enfermement carcéral : c’est un travail sonore émis qui renvoie au réel, l’image restituant le mental. De nouvelles personnes m’entourent pour des raisons de calendrier : Agathe Rouillier va relayer le regard de Vincent Dissez qui a été mon tout premier collaborateur au moment de la création et qui devra quitter les répétitions pour aller jouer dans Le Roi Lear.

Vous avez joué cette saison le rôle d’Adine dans La Dispute dans le mise en scène de Marc Paquien. Est-ce que ce détour par Marivaux peut apporter quelque chose à Clara ?

Le fait que ce soit l’univers de Marivaux n’a rien apporté en propre mais j’aime énormément les reprises car elles sont toujours dépositaires du temps qui a passé et j’ai vraiment la sensation de porter en moi toutes les figures que j’ai été amenée à interpréter. J’ai la sensation d’une communauté de femmes très présente en moi. Ce qui est surtout intéressant et très fructueux c’est le mouvement de retour à la chose. Ça fait comme un ressac, ça dépose de nouvelles sédimentations, on est dans une connaissance de la matière et en même temps dans une redécouverte. Il y a eu La Dispute mais aussi le spectacle de Joël Jouanneau que nous avons crée en avril à Nantes à partir de En lisant en écrivant et Le rivage des Syrtes de Julien Gracq, et le détour par ces deux choses permet sans aucun doute de revenir à Clara 69 de façon encore plus nourrie.

Clara 69 évoque l’enfermement. Est-ce que le concept d’enfermement recouvre aujourd’hui, pour vous, de nouvelles réalités par rapport à il y a deux ans ?

Le monde et les symptômes sont sensiblement les mêmes. Clara vit un enfermement multiple : psychique, physique. Elle vit dans un corps qui souffre. Ça me rappelle les paroles de Patrice Chéreau quand il faisait sa lecture des Carnets du sous-sol de Dostoïevski. Il disait que ce qu’il essayait de transmettre, c’était la question du ratage intime, du ratage avec les autres, comment être dans le monde et comment rater ce passage dans le monde ? Et je pense que la question que pose Clara se pose à chacun de façon très précise : comment habiter l’espace de son psychisme, comment habiter l’espace de son corps, a fortiori quand c’est un corps qui souffre, mais aussi comment habiter l’espace de sa vie ? C’est une question que chacun peut appréhender de façon très intime. Cela dit, le texte porte évidemment la dimension du réel qu’essaye de faire affleurer Gildas Milin, il a aussi une portée sociale. L’univers de la prison y est tout à fait précis et cet enfermement carcéral très présent nous convoque à une lecture du réel… très réelle. Mais la fable de Gildas est plus multiple que cela. Moi, je peux entendre dans le texte que Clara est quelqu’un qui, à un moment, contre toute attente, a rompu les liens de sympathie qui la liaient aux autres et au monde mais je ne me représente pas un personnage psychotique, je pense que c’est plus délicat et plus complexe…

Quelle Clara vit aujourd’hui Anne Caillère ?

Je ne sais pas si ce lien est dicible. Je ne sais pas quel est le lien qui se tisse de l’une à l’autre des figures qu’on est amené à interpréter mais en tous cas, il y a une rêverie possible là-dessus. Et sans trop d’ailleurs vouloir savoir de quelle nature est ce lien, je sais qu’il court de l’une à l’autre. Je ne peux pas m’empêcher de penser en interprétant Clara au personnage de Florence Rey que j’interprétais il y a plus de dix ans à Nanterre dans le spectacle qu’avait monté Jean-Pierre Vincent. : Karl Marx -Théâtre inédit. C’était une jeune femme qu’on avait connue par le biais d’un fait divers tragique, une course poursuite qui s’était terminée dans un bain de sang au bois de Vincennes et qui était à l’initiative de deux jeunes gens, Audrey Maupin et Florence Rey. Et il se trouve qu’au moment où j’ai été amenée à jouer ce rôle, qui avait été reconstruit et réécrit par Bernard Chartreux dans le cadre de cette fiction sur les spectres de Marx, cette figure du réel était, d’une façon tout à fait concomitante, incarcérée à Fleury-Mérogis. Cette femme est encore en prison aujourd’hui. Et quand je joue Clara, un personnage de fiction mis en situation dans la cellule d’isolement de Fleury-Mérogis, il y a chez moi des fils d’imaginaire, que je ne cherche pas à décrypter d’ailleurs, qui se tissent entre Florence Rey et Clara, cela fait partie de la matière du travail. Entre tous ces personnages, il y a des fraternités qui se mettent en place, à travers tout simplement le corps de l’interprète et l’imaginaire de la personne.

 

Propos recueillis pas Isabelle Demeyere (juin 2007).