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Pourquoi ce texte? Pourquoi Kafka? par Jade Duviquet

Franz Kafka… On a tendance à penser alors, « pesanteur, étouffement, persécution»… mais on oublie trop souvent la force de vie de Kafka (juste pour contrer l’idée d’un homme seulement torturé, rappelons que Kafka chaque soir faisait de la gymnastique avant d’écrire), on oublie la distance et le jeu qu’il a su prendre avec sa propre vie, en créant des « fables » drôles, précises, profondes et à multiples facettes.

Sa nouvelle Rapport pour une Académie écrite en 1917 reste intemporelle ; elle est, bien que littéraire, d’une drôlerie décalée, grave aussi mais traduit toujours une tonicité, une force de vie, celle qui permet au héros de résister, d’exister malgré la capture. Elle donne des possibilités multiples d’interprétations. Elle ouvre même sur le mystère de l’évolution des espèces, l’apprentissage, la soumission…

 

Le travail d’écrivain de Kafka est indissociable d’un « devenir animal ». A travers l’écriture, il repousse les bornes de l’être humain au point de faire apparaître l’animal qui sommeille en nous : singe, cloporte, souris, chien… C’est tout un « bestiaire piaulant » qu’invente Kafka, et qui vient incarner nos parts les plus intimes, les plus drôles, les plus précieuses, les plus douloureuses aussi. Rapport pour une Académie est un élément de ce bestiaire. Ce texte fascinant nous a paru s’intégrer parfaitement dans le parcours de notre compagnie.

Nous avons crée la Compagnie du Singe Debout en 2002 avec Cyril Cazmèze issu du Cirque Plume et du Cirque Archaos avec le désir de parler de l’animalité, plus exactement du rapport animalité/humanité dans ses différences, ses similitudes, pour nous une façon en compagnie de « nos si proches cousins », de tenter de mieux comprendre l’homme, de créer des « fables » pour voir autrement.

Dans Animalité, première création de notre compagnie à la Ferme du Buisson (Scène nationale de Marne la Vallée) : un homme, fatigué d’être un homme, fatigué d’endosser son costume d’humain se réfugiait dans l’état animal, tandis qu’une femme tentait de le ramener à l’humanité, à l’amour.

UnPlusUn, créé à Vidy-Lausanne en 2004 et joué au Théâtre des Amandiers à Nanterre en 2005, notre deuxième spectacle écrit avec Jean-Yves Ruf qui nous a mis en scène, traversait la danse du couple, dans une confrontation entre fuite et fusion, tout en tension et animalité retenues.

La conférence de Pierre le Rouge, dans sa drôlerie, son questionnement, son autodérision, nous semble aujourd’hui comme une évidence : se jouer de nos “métamorphoses” pour mieux parler de l’homme…

Kafka se sert de l’animal pour nous donner à voir “l’homme”, mais quelle humanité ? Pierre le Rouge, en palpant les cicatrices du dressage, fait apparaître les stigmates de l’éducation, et les tortures de la civilisation. C’est la Métamorphose à l’envers, quand l’animal devient être civilisé, mais doit d’abord apprendre avec écoeurement à fumer et à boire. Aux tendances autodestructrices de l’humanité, il oppose ici son rire espiègle et fraternel. « Les hommes ne sont pas méchants, dans le fond » dit le singe…

 

La nouvelle de Kafka est courte ; les dimensions physiques, visuelles et sonores sont au centre du dispositif scénique.

Au fur et à mesure du spectacle, cet homme qui a tout oublié de ses origines, est traversé par cette animalité par fulgurances et le travail d’acrobate zoomorphe de Cyril Cazmèze joue de cet entre-deux, de cette bascule troublante, tantôt imperceptible, tantôt spectaculaire.

Une grande marionnette figure le double de cet homme et le perturbe, le pousse dans la recherche de ses souvenirs, présence tendre et cruelle. Elle est son miroir fidèle et grinçant.

Des bribes de son spectacle de cabaret le montre en homme/singe/femme qui se vend pour exister, une façon d’être dans ce monde, dans notre monde.

Kafka a écrit des lettres, des entretiens pour la suite de cette nouvelle. Nous les utilisons en créations vidéos et sonores. Elles interrompent le récit de Pierre Le Rouge, viennent troubler ses certitudes, les nôtres… Lui-même devient alors notre miroir déformant… Nous-mêmes, exilés, dans l’oubli de nos origines, d’un pays, d’une appartenance sociale, d’une famille, pour vivre, survivre… Nous-même, oublieux de notre origine la plus archaïque, notre part animale… un hommage aux grands singes si loin, si proches, en voie de disparition dans les décennies à venir…

Comment s’est fait Un Grand Singe à l’Académie ?

« Issue », mot cher à Kafka : « Le problème n’est jamais celui de la liberté mais celui de trouver une issue ». Pour s’en sortir, faut-il perdre son identité ?

 

A partir de cette intention, faire un spectacle. La nouvelle de Kafka est brève et dense, sa traduction doit rendre compte d’une écriture rigoureuse et fantasque. Mon adaptation pour la scène conserve l’essentiel de ses mots, ses articulations parfois grinçantes, heurtées, vigoureuses et drôles.

Son héros, Pierre le Rouge tente désespérément de s’en sortir, de trouver une issue. Le langage fonctionne alors comme un étau, il évoque cette sensation extrême, celle d’être pris au piège. Ce langage, prétendument libérateur, s’avère être le cadre de sa claustrophobie.

Pierre Le Rouge exagère, joue, se fâche, se moque, est drôle malgré lui, il règle ses comptes, ressasse certains souvenirs, toujours les mêmes, ses blessures lors de sa capture, son apprentissage, ses batailles pour apprendre, la lutte contre lui-même comme seul moyen pour exister. Il a si bien réussi sa transformation « qu’il a la culture d’un bon européen moyen ».

 

Kafka a écrit une suite à cette nouvelle : des lettres, des entretiens de Pierre le Rouge, homme de cabaret, avec des journalistes. Dans l’adaptation, j’ai choisi d’insérer ces écrits qui ouvrent alors des portes. Kafka se joue de son personnage, amplifie sa réussite et ses peurs, exagère son caractère. J’ai utilisé ces écrits pour accentuer encore cette mise en abîme de lui-même et de son héros.

 

Kafka ne donne aucune précision sur l’aspect physique de Pierre Le Rouge, il n’est défini que par les mots qu’il profère. A nous de l’inventer puisque nous avons eu envie que cette fable soit incarnée.

Au fur et à mesure qu’il entre dans son récit – une confession, une sorte de divan public – Pierre le Rouge veut nous rassurer sur sa force. Il veut faire table rase pour ne pas s’encombrer comme on enfouit la douleur, pour oublier l’autre en soi, sa parole est alors prolixe. Mais son corps se souvient et laisse échapper des traces de son animalité, lui, qui pense la contrôler, lui, l’expert en maîtrise de ses acquis.

Il a traversé le mur des espèces, il a vécu un tour de force, toutes les épreuves de la vie.

 

La grammaire de l’espace, du jeu s’est construite en interrogeant la dimension corporelle de Pierre le Rouge.

Il est nécessaire que l’on sente ces choses petit à petit : il ne sait plus quel est son corps, il est chez lui, entouré de miroirs, où il fait parfois son numéro, mais où il se surveille, se guette, il ne connaît pas ce corps, son identité est floue, et au fur et à mesure qu’il va replonger dans son histoire, son animalité va resurgir à son corps défendant puis dans l’acceptation de lui-même.

Ce vocabulaire entre homme et singe apparaît de façon drôlatique, malgré lui, puis s’accentuera jusqu’à ce qu’il retrouve une nature possible pour lui. Il est alors bilingue…

Il faut donc un décor qui multiplie sa présence, lui en perte d’identité, il vérifie dès qu’il perd le contrôle, il se raccroche à son image d’homme et se corrige.

J’ai imaginé de doubler la présence de Pierre le Rouge d’une autre façon, qu’il soit accompagné, confronté, « singé » par un double presque plus vrai, plus fiable. Depuis longtemps, je suis troublée par les pantins, ces formes plus incarnées ou différemment que l’acteur, dans un ailleurs, entre vie et mort ; d’où l’idée d’une grande marionnette, plus grande que lui, qui le double à son insu, qui apparaît sans que Pierre le Rouge la voit, une marionnette portée et habitée par une actrice manipulatrice, un double qui suit « un chemin qui parle directement à l’âme » comme le décrit Kleist.

 

Un langage rapide, un corps qui lui échappe, un double… et des visions qui l’accompagnent : la vidéo intervient alors sur trois niveaux : d’une part, elle a une interaction directe avec le comédien, par exemple en jouant avec la multiplication des reflets. D’autre part, elle apporte des éléments fictionnels avec des scènes préfilmées de fragments ajoutés au récit. Enfin, elle a aussi une dimension plastique au même titre que le décor et la lumière, c’est un accompagnement ou un contrepoint au récit.

Le son intervient par l’utilisation d’objets du quotidien dont la mécanique sonore est répétitive et traduit l’univers mental et organique de Pierre le Rouge, dans une intensité qui va du murmure au strident.

Pierre le Rouge est en confession dans son propre chemin de reconstruction. A travers ce que l’on entend, ce que l’on voit de lui, on devine son être trouble, multiple. Ses performances le font vivre pour les autres, être ce que les autres attendent. Mais les bribes de son numéro de cabaret, comme la conférence dans laquelle il se cherche, deviendront autres que ce qu’il avait prévu, l’emporteront vers un chaos du corps, de l’esprit et peut-être vers une réconciliation de lui-même, une acceptation de sa nature telle qu’elle est.

C’est une conférence ratée, il a dit tout ce qu’il voulait dire sans rien dire mais tout est là en lui, il existe.