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Trois laboratoires pour croiser les visions du monde entre artistes du Sud et artistes du Nord

Intentions

Des hommes, des femmes sur des terres différentes, sous des cieux différents sont vivants, se reproduisent, vivent de rêves et d’espoirs.

Les uns ont depuis longtemps, pour beaucoup d’entre eux en tout cas, résolu la question des besoins biologiques fondamentaux, ils s’activent, travaillent, ont des loisirs, consomment, vivent entourés d’objets et participent à la gestion du monde. Les autres ont le souci de se nourrir, de se loger, de s’assurer un avenir. Les modes de pensée et d’appréhension du monde, bien que très différents, imperceptiblement s’organisent pour définir une seule et radicale vision du monde : acheter, vendre, consommer, jeter.

Ces laboratoires souhaitent engager une recherche poétique, esthétique, philosophique sur le sens que les uns et les autres donnent à leur vie. C’est à la recherche de notre profonde humanité que nous souhaitons aller. C’est à partir de la réalité matérielle, à partir des conditions de vie des uns et des autres, que nous allons dévoiler ces multiples visions du monde. Partir des singularités des récits de vie, des histoires de chacun, pour rendre compte de ce qui rassemble ou sépare, de ce qui peut fonder ou infonder notre possibilité de vivre ensemble.

Laboratoire n°1 : Le monde est petit

Ce premier chantier s’est déroulé du 7 juin au 2 juillet 2004 à La Réunion.

Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien) et François-Louis Athénas (photographe). Il a réuni 16 participants venus des Comores, de Madagascar, du Malawi, de l’Ile Maurice, de Mayotte, de Suisse et de la Réunion.

Laboratoire n° 2 : Des mondes et des mots

Ce deuxième chantier s’est déroulé du 1er au 22 mai 2005 à Madagascar.

Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien) et Christophe Séchet (créateur sonore). Il a réuni 19 participants venus des Comores, de France, de Madagascar, du Maroc, de l’Ile Maurice, de Mayotte, du Mozambique, de Suisse et de la Réunion.

Laboratoire n°3 : Rêver le monde

Ce troisième et dernier chantier s’est déroulé du 22 février au 4 mars 2006 à La Comédie de Genève en Suisse. Il était dirigé par Ahmed Madani, assisté de Joan Mompart (comédien). Il a réuni 19 participants venus d’Afrique du Sud, de Belgique, des Comores, de Guadeloupe, d’Haïti, de l’Île Rodrigues, de Madagascar, de Suisse et de la Réunion.

Entretien avec Ahmed Madani

Quelles sont les missions du Centre dramatique régional de l’océan Indien ? Quelles sont ses spécificités ?

C’est un Centre dramatique régional. Ses missions sont donc les mêmes que celles d’un Centre dramatique – création, programmation, formation – mais dans un contexte géographique et historique très particulier. Géographiquement, la Réunion est une petite île située dans l’océan Indien, transfrontalière avec de nombreux pays qui pour la plupart entretenaient des liens privilégiés avec la France. Historiquement, l’île était vierge de tout peuplement au moment de sa découverte. Ce sont des migrations successives, venues à la fois d’Europe mais aussi des pays limitrophes (Mozambique, Madagascar, Afrique de l’est, Inde, Chine …) qui ont assuré son peuplement. D’où une typologie culturelle et ethnique extrêmement variée et des liens étroits avec ses pays voisins. La Réunion fut également une île de passage ce qui a accru les échanges transfrontaliers et internationaux. En effet, dès que nous sortons de l’île, nous sommes à l’étranger !

Ce contexte nous donne la possibilité de développer une mission spécifique de coopération artistique. Notre inscription dans le réseau de la décentralisation culturelle nationale nous permet de mettre en place des partenariats avec des Centres dramatiques et des Scènes nationales et de les impliquer dans le dispositif de cette coopération.

Mais la France n’est pas le seul pays européen présent dans la région. La Suisse, l‘Allemagne, la Suède, la Norvège ont mis également en place des dispositifs de coopération économique, sociale, humanitaire et d’échanges artistiques avec certains pays de la région. Par exemple la Suisse a une antenne de Pro Helvétia basée à Cape Town en Afrique du Sud qui soutient activement les artistes d’Afrique Australe par des bourses de recherche, d’aides aux voyages, d’aides à la création. De même les services culturels de l’ambassade Suédoise à Maputo (Mozambique) ont énormément fait pour le théâtre mozambicain.

La présence d’Henning Menkell co-fondateur du Teatro Avenida de Maputo a contribué à l’engagement des Suédois dans la région. Le Centre Germano-Malgache d’Antananarivo est quant à lui un lieu de diffusion ouvert aux artistes Malgaches. Des théâtres Allemands, Norvégiens, invitent régulièrement des artistes à faire des formations, des créations et des tournées.

Dans un tel environnement, le Centre dramatique est naturellement une passerelle entre les théâtres européens, les théâtres locaux, les théâtres métropolitains qui favorisent le repérage d’artistes et la mise en place de dispositifs d’accompagnement. Ceci nous permet de tisser des liens et de développer des collaborations artistiques avec les pays limitrophes et certains autres bien plus éloignés tels l’Inde ou la Chine. La communauté chinoise venue de la région de Canton, a su garder des liens (culturels et commerciaux) extrêmement forts avec sa patrie d’origine (le chinois est enseigné et de plus en plus parlé dans l’île), ce qui permet à La Réunion d’être un chaînon important dans les négociations commerciales qui se font avec la Chine.

Il faut dire également que le Centre dramatique est un outil de création très bien équipé et apparaît ainsi comme un lieu ressource en regard des théâtres des pays voisins qui pour la plupart sont dans des états de délabrement catastrophique. Ainsi le théâtre de Port-Louis à l’île Maurice qui date de 1822 et qui est le plus ancien théâtre à l’italienne de l’hémisphère sud, tombe en ruine, nous essayons de monter une fondation pour sa restauration. Il est clair que, dans un tel contexte, on nous regarde avec une réelle convoitise, que ce soit en terme de formation, de création ou de programmation. Aussi nous sommes régulièrement sollicités par les artistes des pays voisins et leurs gouvernements pour des aides non seulement à la production et à la diffusion mais surtout à la formation des artistes et techniciens, et au soutien logistique pour l’organisation, l’aide technique ou administrative. Cette coopération régionale prend tout son sens dans un contexte où s’exprime avec force et passion, une ferme volonté des Réunionnais, de recomposer avec leur histoire. Ainsi les échanges que nous mettons en place participent à l’aide au développement en même temps qu’ils permettent aux Réunionnais de renouer avec leurs racines.

Ce qui est passionnant c’est d’œuvrer dans le sens de cette réconciliation avec le passé tout en favorisant un renforcement des liens entre l’océan Indien, l’Europe, la France et la Réunion.

Dans votre parcours, dans votre travail, comment s’inscrit cette étape au Centre dramatique de l’océan Indien ?

J’ai toujours travaillé dans les marges. C’était un choix de ma part que d’inscrire mon théâtre comme un cri dans la Cité. J’aime être fortement impliqué dans les rapports qu’entretient un théâtre vivant, dynamique avec son public et son creuset d’implantation. Cette position a toujours profondément stimulé ma recherche théâtrale.

J’ai travaillé en banlieue, à Mantes-la-Jolie, où la dimension pluriculturelle était extrêmement forte, (à l’époque plus de soixante-dix pays représentés) à ceci près que son expression était fortement marginalisée dans le domaine théâtral en particulier. Pendant longtemps le caractère artistique de ma démarche a eu du mal à se faire reconnaître, ce parcours singulier, à l’écart des grands centres de création, était parfois assimilé avec dédain à de l’action socio-culturelle. La réflexion sur une écriture qui met en scène le déracinement, la reconstruction identitaire, la violence d’un quotidien banlieusard n’était pas encore au goût du jour. Les gens que j’ai rencontrés là-bas étaient coupés de leurs racines, de leurs pays, ils se heurtaient sans le savoir aux séquelles de l’histoire coloniale. Les nouvelles générations commençaient à développer leurs propres modes d’expression contestataires qui s’affichaient progressivement comme une nouvelle culture suburbaine. Je me suis de plus en plus intéressé à ces phénomènes-là. Musique, écriture, danse, attitude, langue, vêtements, tout se mettait à évoluer en même temps qu’une radicalisation face à la crise, aux violences policières, à la démission des villes et de l’Etat. Mes spectacles mettaient en scène ces bouleversements sociaux et la soif de vivre et de rêver propres à cette jeunesse. Mais au fur et à mesure que j’avançais dans ma démarche, je me rendais compte que les histoires de banlieues avaient des origines plus lointaines, en terme géographique et en terme historique. L’histoire-géo de mes années d’écolier revenait au premier plan. C’est en 1997, avec l’écriture de Méfiez-vous de la pierre à barbe tragédie guerrière inspirée par le génocide du Rwanda que je commençais à considérer de façon plus « géopolitique » la question des banlieues.

Le désir de poursuivre ma recherche hors du territoire de la banlieue me tenait de plus en plus à cœur. La volonté d’intégrer l’institution pour se confronter à une mission de service public et poser en son sein la question du social m’a tout naturellement conduit à postuler à la direction d’un Centre dramatique. Dès que je suis arrivé sur l’île de la Réunion, je me suis rendu compte que la dimension multiculturelle et l’ouverture sur le monde, prenait ici tout son sens et qu’en cet endroit, j’avais accès à d’autres modes de pensée, d’autres modes d’expression. Cette formidable rencontre avec ces visions du monde souvent radicalement différentes de la vision occidentale (et que l’on pourrait même qualifier de contrepoids à la vision occidentale), me semble être aujourd’hui au coeur de problématiques contemporaines qui dépassent très largement le territoire de l’océan Indien et dont le théâtre doit, à mon sens, se saisir. C’est pour moi un grand défi artistique que de m’emparer de ce riche matériau et d’en faire une œuvre poétique.

En tant que directeur du Centre dramatique de l’océan Indien, quelles furent les nouvelles orientations que vous avez initiées ?

Nous avons décidé de mettre les acteurs au cœur du projet artistique et des les faire participer aux formations et créations afin de faciliter l’ancrage de ce théâtre sur son île. Il était inconcevable d’envisager un rayonnement international sans que d’abord des actions significatives ne soient menées en direction de la population locale. Il fallait d’une part, activer le rayonnement du Centre dramatique sur son île et d’autre part rencontrer les artistes de la Réunion pour en faire des partenaires actifs du projet global. Ainsi la première année fut donc intégralement consacrée à des productions mettant exclusivement en scène des acteurs de la Réunion maîtrisant parfaitement la langue créole. Parce que le créole est la langue vernaculaire de 85 % des Réunionnais, j’ai sollicité la complicité de Carpanin Marimoutou, linguiste et poète réunionnais pour accompagner les travaux d’adaptation et de création d’œuvres théâtrales classiques ou contemporaines en créole (par exemple Le Médecin malgré lui, Doktèr kontrokèr en créole).

Hormis un axe fort de création, il était indispensable d’affirmer un vrai projet de programmation, généreux et en même temps emblématique de la production théâtrale contemporaine. Inviter Dan Jemmet, Irina Brook, Pippo Delbono, Jean Louis Martinelli, Rodrigo Garcia, Yves Beaunesne, William Yang et leur faire rencontrer un large public, tout en donnant la possibilité aux artistes locaux d’être en contact avec la création contemporaine, est un vrai défi.

Parallèlement à ces actions de conquête du public en direction de la Réunion, j’ai souhaité requalifier le projet de coopération régionale du Centre dramatique.

Parce que je considère que les artistes dans le monde entier ont aujourd’hui une place extrêmement importante dans l’expression de la démocratie. Il relève de notre responsabilité, de dirigeants d’équipements dotés de moyens importants, d’aider l’expression des créateurs les plus démunis. Les artistes des pays voisins de la Réunion ont de grandes difficultés matérielles, ils sont également des contre-pouvoirs qui dérangent les autorités en place et ne sont pas aidés pour cette raison.

J’ai donc commencé la mise en place d’actions de coopération et d’aide au développement, en posant comme principe fondateur le croisement des visions du monde entre artistes du sud et artistes du nord.

Cette mission prend toute sa mesure lorsqu’elle est menée en partenariat avec des théâtres européens. L’idée d’échanges Sud-Nord et Sud-Sud au sein de chantiers artistiques, de créations et de stages, a permis rapidement de constituer des groupes de travail. Des metteurs en scène, des acteurs, responsables de Compagnies ou de CDN, sensibles à ces enjeux sont venus encadrer des formations, diriger des chantiers, réaliser des mises en espace (Jean-Louis Martinelli, Sylvain Maurice, Pierre Pradinas, Laurent Fréchuret, Pippo Delbono, Marcial Di Fonzo Bo, Thierry Bédard, François Cervantès, William Yang…). Des lieux d’Europe ont accueilli des chantiers artistiques : Comédie de Genève, Scène nationale d’Annecy, des répétitions : Comédie de Béthune – Centre dramatique national du Nord-Pas-de-Calais, Théâtre Royal de Namur… Un réseau s’est constitué progressivement, mettant en lien des lieux et des artistes des deux hémisphères. Ces échanges très dynamiques ont atténué les effets négatifs de la discontinuité territoriale qui freine la visibilité européenne du Centre dramatique.

La question de l’écriture dramatique contemporaine et l’aide aux auteurs vivants a constitué également un point névralgique. Écrire, c’est proposer un point de vue sur le monde, c’est questionner notre histoire, grande ou petite. Il existe quelques auteurs dans cette région qui ont un propos et qui ont de grandes difficultés à faire jouer leurs oeuvres, à confronter leurs écritures, à rencontrer les équipes de création. L’organisation d’une rencontre, autour de l’écriture dramatique, s’était donc imposée, et ce fut de L’œil du cyclone.

Comment les connexions se sont-elles faites entre le Centre dramatique et les artistes de l’océan Indien ?

Contrairement aux apparences l’important réseau des Centres culturels français, des Alliances et Instituts, a peu de moyens et peu de compétences en matière de théâtre. Et pourtant les demandes locales sont très fortes : Madagascar, le Mozambique, le Malawi, les Seychelles, l’île Maurice, la Namibie, le Zimbabwe… Ce réseau nous a permis de tisser des liens avec de nombreux interlocuteurs qu’il s’agisse de politiques ou d’artistes. Nous avons essayé de pallier au cruel manque de moyens d’un certain nombre de lieux, de structures et d’artistes, auquel s’ajoute l’isolement et l’absence de confrontation artistique, d’où une avidité de découvertes. L’Histoire et les histoires des uns et des autres constituent une matière brute très dense pour la création. Les cultures locales, traditionnelles, les apports de l’Occident et les conditions de vie parfois très rudes donnent à ces artistes une impressionnante vivacité et réactivité dès qu’ils sont sur un plateau. Les chantiers internationaux, au-delà de la formation qu’ils dispensent, sont des temps d’échange sur les pratiques et les conditions de travail des uns et des autres. Les participants font connaissance et créent petit à petit leurs propres réseaux de connivence, chose qui n’existait pas auparavant. C’est un travail au très long cours qui commençait à porter ses fruits ; à ce jour une quarantaine d’artistes ont pu bénéficier de ces échanges.

J’ai souhaité aussi réunir des artistes de l’océan Indien, de la Réunion et d’Europe dans des productions ou coproductions. C’est le cas de L’épilogue des noyés écrit par Alain-Kamal Martial de l’île Mayotte, mis en scène par Thierry Bédard, artiste associé à la Scène nationale d’Annecy et interprété par Mounir Hamada Hamza, acteur des Comores.

L’Improbable vérité du monde, spectacle qui sera créé en septembre 2006, regroupera des artistes de plusieurs pays qui vont croiser leurs différentes visions du monde. Ces échanges sur la relativité de la vérité mettront en exergue divergences et points communs, et nous renverront à l’histoire tumultueuse des rapports entre le Nord et le Sud.

Comment des événements comme L’œil du cyclone ou L’Improbable vérité du monde, s’inscrivent-ils dans la programmation du Centre dramatique ?

L’œil du cyclone a permis une visibilité du travail que nous avons mené au cours de ces trois dernières années. Centré principalement sur l’écriture, il nous donnait la possibilité de rassembler des acteurs, des metteurs en scène, des musiciens, mais aussi des cinéastes, des plasticiens… Ce fut l’occasion pour eux de se retrouver, de se rencontrer et de confronter des pratiques artistiques. Un concours d’écriture dramatique organisé en partenariat avec la Fondation Beaumarchais de la SACD, a incité les auteurs à écrire et à proposer d’autres regards sur le monde. Les textes produits ont permis à des acteurs du Sud et du Nord de partager une expérience de travail en commun dans un cadre professionnel. Les lectures, mises en espace, performances ont démontré qu’on peut, même sur un temps bref, construire des choses ensemble.

Je souhaitais que L’œil du cyclone puisse se développer dans les prochaines années et devienne, non seulement un lieu de rencontre entre artistes, mais aussi un lieu où les responsables de structures culturelles européennes puissent découvrir des artistes de l’océan Indien et soutenir des projets de coopération.

Et l’Improbable vérité du monde ?

L’Improbable vérité du monde est à l’origine l’initiation d’un principe d’Académie Théâtrale Itinérante. Le principe de la formation est la rencontre, principe de base du théâtre. Au départ l’idée est de mettre en contact des artistes de l’océan Indien et d’ouvrir ces chantiers à quelques artistes du Nord, dans le but d’échanger les pratiques. Très vite cette idée se double d’un projet de spectacle emblématique du processus d’échange et de circulation entre Sud et Nord : L’Improbable vérité du monde. Un des grands sujets qui est au cœur de tous les débats d’aujourd’hui est celui de la vérité.

De 2004 à 2006, nous avons mis en place trois chantiers artistiques dans l’océan Indien et en Europe. Trois pays : La Réunion (France multiculturelle des mers du sud), Madagascar (pays parmi les plus pauvres du monde), et la Suisse (pays parmi les plus riches du monde), ont été choisis comme terrains de rencontre.

Ces trois laboratoires nous ont permis d’engager une recherche poétique, esthétique, philosophique sur le sens que les uns et les autres donnent à leur vie. Ces visions du monde partent d’abord de points de vue particuliers. Il s’agit de croiser des regards individuels à partir des cultures et des imaginaires d’artistes du Nord et du Sud autour de thèmes simples tels que l’amour, la mort, la famille…

C’est à la recherche de notre profonde humanité que nous souhaitons aller. C’est à partir de la réalité matérielle, à partir des conditions de vie des uns et des autres, que nous allons dévoiler ces multiples visions du monde. Partir des singularités des récits de vie, des histoires de chacun, pour rendre compte de ce qui rassemble ou sépare, de ce qui peut fonder ou infonder notre possibilité de vivre ensemble.

Mais pourquoi la Suisse ?

En 1994, à l’invitation de René Gonzalez, j’ai créé Famille, je vous hais…me avec vingt-cinq jeunes Vaudois. J’avais été frappé à l’époque de ne parvenir à trouver qu’un ou deux vrais Suisses dans un groupe de 25. Tous les autres étaient mélangés ! J’ai découvert à ce moment-là, que le Suisse type n’existe pas.

Ou plutôt si, il est multiple. Ce pays est un pays de mélanges incroyables et insoupçonnés. Par ailleurs Genève, la ville aux 130 drapeaux, ville diplomatique par excellence est tout à la fois l’un des plus grands centres d’affaires du monde et le siège de nombreuses ONG. La diplomatie, l’argent, la paix et l’aide au tiers-monde. Vaste programme qui a nourri toute notre recherche. Un point qui n’est pas négligeable, c’est le fait que la Réunion apparaît pour beaucoup comme la Suisse de l’océan Indien. Et pour finir, Anne Bisang, directrice de la Comédie de Genève, très sensible à la démarche, nous a ouvert les portes de son théâtre ce qui est aussi une excellente raison.

Quelles mises en scène avez-vous signées en tant que directeur du Centre dramatique de l’océan Indien et comment s’inscrivent-elles dans cette démarche ?

J’ai démarré ma première saison avec Le Médecin malgré lui, dans une volonté de fédérer un groupe d’artistes réunionnais, sur le plaisir du jeu des langues et d’ouvrir le Centre dramatique avec une création grand public, résolument généreuse. Cette pièce a été écrite par Molière au moment même où la Réunion entrait officiellement dans le Royaume de France, et prenait le nom d’Ile Bourbon. Cette farce extrêmement simple, comique et légère, est une fête au théâtre, et sa langue très enlevée donnait la possibilité d’une traduction en créole sans difficulté majeure. Nous avons donc sauté le pas et fait une traduction en créole réunionnais. Chose surprenante, le créole contient encore de nombreuses réminiscences de la langue de Molière. En 2005, après une tournée de trois mois en métropole, la pièce fut présentée à l’Ile Maurice et à Madagascar ce qui a permis de renforcer l’inscription du Centre dramatique de l’océan Indien dans un réseau international.

En seconde partie de saison, j’ai écrit et mis en scène L’avis du mort / Lavi lo mor, une pièce à partir des mythologies locales sur la mort et les ancêtres. Cette proposition fortement inspirée par la culture réunionnaise a affirmé une nouvelle fois mon attachement au territoire local. Cette première année d’intense travail sur l’île a rapidement posé les limites d’une implantation purement locale. Ce qui m’a conduit à me poser la question de l’ouverture à une dimension régionale plus large et par conséquence, internationale. Le premier chantier de L’Improbable vérité du monde m’a permis de rencontrer des artistes de la région et a engendré la création d’Architruc de Robert Pinget en coproduction avec Téat La Kour une compagnie réunionnaise.

Cette pièce du répertoire contemporain met en scène une sorte de roi qui, sur le point de mourir, se questionne sur le sens de sa vie. Cette question du pouvoir et de sa transmission est une préoccupation forte dans cette région du monde ; ce qui nous a permis de voir comment l’imaginaire de l’océan Indien pouvait rencontrer l’imaginaire de cet écrivain franco-suisse, et ce grâce à une distribution regroupant des acteurs de Madagascar, de l’île de la Réunion et de l’île Maurice.

En 2005, retour sur l’île de la Réunion avec la création des Légendes créoles de Daniel Honoré. Ces légendes mettent en scène plusieurs histoires de revenants, assassins, sorcières, diables, esclaves et méchants maîtres, et encore une fois en créole : une langue subtile, poétique, joviale dans la bouche des acteurs. Le spectacle fut créé dans la petite salle du Théâtre du Grand Marché, puis décentralisé chez l’habitant, sur la plage, dans les associations de quartiers, partout où l’on souhaitait notre venue. Renouer avec la tradition des conteurs, des veillées mortuaires, des récits de « La Réunion longtemps » a été perçu comme un geste fort par le peuple réunionnais qui connaissait toutes ces légendes et qui a eu plaisir à les retrouver dans sa langue.

La dernière étape sera la création de L’Improbable vérité du monde qui élargit largement le cercle des participants, et regroupe les différentes facettes de mon travail, à la fois écrivain de théâtre, directeur de compagnie, animateur d’un centre dramatique un peu particulier ayant une volonté d’échanges internationaux. Le thème abordé par L’Improbable vérité du monde est emblématique de la démarche du Centre dramatique, qui est de confronter nos visions du monde, celles du Nord et celles du Sud, et ce grâce à des artistes venus des deux hémisphères.

Mon mandat à la direction du Centre dramatique de l’océan Indien s’achèvera le 31 décembre prochain, les collectivités réunionnaises (Ville de Saint-Denis, Département et région Réunion) ayant décidé de ne pas le prolonger, contre l’avis du Ministère de la Culture.