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Judith de Barker : le geste en suspens

Judith, c’est l’histoire apocryphe de cette jeune veuve de Béthulie qui, pour sauver sa ville assiégée par l’armée assyrienne, va se rendre dans le camp ennemi, séduire le général Holopherne et lui trancher la tête pendant son sommeil avant de l’empaler sur le plus haut des remparts, provoquant au matin la déroute de l’armée.

 

Cet épisode biblique qui a inspiré bon nombre de peintres à chaque époque et particulièrement ceux de la Renaissance Italienne, ne pouvait que provoquer l’auteur et peintre Howard Barker et lui offrir matière à « spéculation poétique », car la guerre, la séduction, le désir et la mort, inscrits au cœur du récit d’origine, presque trois fois millénaire, rejoignent les thèmes majeurs de son œuvre.

 

Ici, Holopherne est un général plutôt porté à la mélancolie. Redoutable à la bataille le jour, il est hanté par la mort la nuit, et tandis que Judith pénètre dans sa tente pour accomplir la tâche héroïque qu’elle s’est donnée, son désir à lui, c’est de parler de la mort. Indifférent à la nudité qu’elle offre déjà à son regard, il va jouer de l’obsédante question qui le hante pour entraîner Judith dans le labyrinthe de sa pensée, l’envoûter, bousculant ainsi l’évident ordonnancement du crime, paralysant le bras qui devait s’abattre sur son cou.

 

C’est dans ce temps arrêté, ce geste en suspens que Barker fait affluer désir, extases, vérités, mensonges, aveuglements, en une sarabande vertigineuse où tour à tour Judith et Holopherne tirent les ficelles du jeu, se perdent, se dévoilent, se reperdent, un chaos des sens et de la raison qui semble un moment annihiler toute volonté tandis que la servante affolée scande les mots d’ordre qui précipiteront le bras de Judith et que l’appel de la sentinelle au dehors, marque le tempo…

 

Arlette Namiand

Un puissant envoûtement

L’histoire biblique de Judith tranchant la tête d’Holopherne a inspiré bon nombre de peintres au fil des siècles, notamment Le Caravage, Michel-Ange, Botticelli, et Artemisia Gentileschi, une femme-peintre qui a inspiré le personnage de Galactia dans Tableau d’une exécution, la pièce la plus connue d’Howard Barker. La puissance d’évocation de ces œuvres ne pouvait pas échapper au peintre Barker qui a mis lui-même en scène sa pièce à Londres, il y a une dizaine d’années.

 

Les deux lectures publiques que nous avons faites de Judith, l’une au Théâtre du Nord de Lille à l’occasion de la tournée en 2004 de L’Amour d’un brave type , du même Barker, l’autre au Théâtre de l’Ephémère au Mans à l’occasion de sa présence, m’ont confirmé le caractère tout à fait envoûtant de la pièce.

 

Car ce qui intéresse Barker ce n’est pas de célébrer l’acte héroïque de Judith mais de poser à travers lui la question de la propriété des corps, du désir, du sexe, de la mort. À qui appartiennent-ils ? À nous-mêmes, singulièrement, dans la complexité de nos êtres ou à un état, une idéologie, une religion, bref à un pouvoir qui nous les confisque, se les approprie, les assujettit à sa puissance.

 

Si la première partie met en jeu la puissante séduction qui s’exerce entre Judith et Holopherne et qui n’appartient qu’au mystère de leur rencontre, la seconde partie, après qu’elle lui a tranché la tête, met en jeu la servante qui se dévoile comme idéologue de l’entreprise et va tenter de ramener Judith, éperdue de désir pour le corps d’Holopherne (même une fois sa tête tranchée), dans le droit chemin du devoir, de la réalité politique, de la raison d’état. Usant de tous les stratagèmes, faisant de Judith tour à tour une libératrice, une héroïne, une déesse, une impératrice, bref une icône à adorer, la servante va se prosterner devant elle espérant la faire céder et la convaincre de quitter le lieu du crime, mais Judith, folle de douleur et de frustration, retournera les paroles idolâtres contre elle, et transformera son propre désespoir en arme de terreur politique.

 

Jean-Paul Wenzel

Le public sous la tente d’Holopherne

Le puissant envoûtement qui se dégage de la scène, cette force du désir entre Judith et Holopherne qui tient au lien secret que chacun entretient avec la mort, cette fascination érotique qu’engendre l’imminence du danger, cette rareté de la respiration brusquement, cette suspension de l’instant, puis le bras de Judith lentement levé au-dessus du corps d’Holopherne, et que prolonge la brillance de l’épée, l’afflux des mots d’amour, dans le souffle, cette éternité extatique… Les mots d’ordre de la servante pour que le bras de Judith s’abatte, l’attente offerte d’Holopherne pour que le bras s’abatte, le bras qui s’abat enfin, le désir du corps tranché, la transgression…

 

Toute cette déclinaison des corps, des pulsions secrètes, avant qu’elles soient récupérées par la raison d’état, les mots d’ordre, les nécessités politiques, les dictats religieux, toute cette grammaire sacrée de l’amour, du désir, de la mort qui rôde, me semble exiger que le public soit lui aussi sous la tente d’Holopherne, qu’il soit dans cette proximité charnelle, ce temps suspendu, cette année…

 

C’est cette scénographie qu’exige pour moi la pièce, que le public soit dedans, et dans la sensation d’un danger imminent pouvant à chaque instant venir du dehors, car l’armée d’Holopherne n’est pas totalement endormie. Les sentinelles veillent, la pièce est rythmée par leurs appels réguliers. Le temps presse, le piège peut à chaque instant se refermer sur Judith et la servante et pourtant le temps s’arrête…

Il y a dans l’espace sonore du dehors, quelque chose de présent, d’inquiétant…

 

Pour les couleurs (de l’espace et des costumes) je voudrais que l’on s’inspire des bleus des ocres et des rouges de la peinture italienne de la Renaissance, et que les couleurs, les corps, la peau, les lumières, les sons, les mouvements, les suspensions, s’entreprennent comme des tableaux.

 

Jean-Paul Wenzel