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Sur le théâtre, par Miguel de Cervantès

Extrait de Don Quichotte – Tome 1 (1605)

Je me suis tenu le raisonnement suivant à propos des pièces de théâtre que l’on représente aujourd’hui.

La plupart d’entre elles, me dis-je, qu’elles soient historiques ou de pure fiction, contiennent tant d’absurdités notoires qu’elles n’ont ni queue ni tête; Cependant, les gens y trouvent de l’agrément, et les applaudissent comme si elles étaient bonnes, alors qu’elles sont loin de l’être. Les auteurs qui les composent et les acteurs qui les jouent, disent qu’il n’y faut rien changer, car le public les aime ainsi et pas autrement; Que celles qui suivent les règles de l’art ne conviennent qu’à deux ou trois grands esprits, capables d’en saisir les finesses, tandis que les autres n’entendent rien à leur mérite, et qu’il vaut mieux gagner de quoi vivre en plaisant au plus grand nombre que gagner la gloire en ne plaisant qu’à quelques-uns…

 

Ce n’est donc pas la faute du public s’il demande des sottises, mais de ceux qui ne savent pas leur offrir autre chose.

Selon Cicéron, le théâtre doit être le miroir de la vie, un exemple pour les mœurs, et l’image de la vérité; Or, les œuvres que l’on représente aujourd’hui ne reflètent que des inepties, ne donnent en exemple que des sottises, ne proposent que des images de lascivité.

 

Ce n’est pas une excuse suffisante de dire qu’un État bien gouverné, en autorisant les spectacles publics, n’a d’autre but que de distraire le peuple avec des passe-temps honnêtes, et de le préserver ainsi des mauvais penchants qu’engendre l’oisiveté; Que n’importe quelle pièce, bonne ou mauvaise, fera aussi bien l’affaire; Qu’il n’y a donc aucune raison de prescrire des lois, de contraindre auteurs et acteurs à les observer, puisque, je le répète, le but sera atteint quelle que soit la qualité de l’œuvre. Et moi, je rétorquerai qu’on atteindrait ce but autrement mieux avec du bon théâtre qu’avec du mauvais. Car, après avoir entendu une pièce bien écrite et bien agencée, le public sortirait du spectacle amusé par les plaisanteries, instruit par les vérités qu’on y représente, étonné par l’intrigue, fortifié par la sagesse des propos, averti par les exemples, prévenu contre les fourberies, abhorrant le vice et chérissant la vertu. Tels sont les effets que doit produire une bonne pièce de théâtre dans l’esprit de celui qui l’écoute, si rustre et grossier soit-il; Et il est parfaitement impossible que celle qui réunit toutes ces qualités ne puisse réjouir, instruire, satisfaire et divertir davantage qu’une autre qui en serait dépourvue, comme c’est le cas, malheureusement pour la plupart de celles que l’on représente de nos jours.

 

« La faute n’est pas aux poètes qui les composent, car certains d’entre eux savent très bien par où ils pèchent, et encore mieux ce qu’ils devraient écrire. Mais les pièces de théâtre étant devenues une marchandise comme une autre, ils disent et c’est bien vrai, que les acteurs ne les leur achèteront que si elles sont fabriquées au goût du jour. Aussi le poète fait-il de son mieux pour répondre aux exigences de celui qui le paie.

Traduction et adaptation

Didier Galas n’en est pas à sa première mise en scène du Don Quichotte. Nous nous sommes connus à Caracas où il montait un spectacle intitulé Ficción/Quijote. J’avais été impressionnée par sa manière tout à fait inattendue, novatrice de restituer la verve de Cervantès sans même avoir à se servir du texte de Cervantès: leitmotiv de gestes et d’attitudes, utilisation des corps et des masques à la manière de la Commedia dell’Arte. Cela donnait aux personnages de don Quichotte et Sancho l’éclairage lucide, grotesque et implacable du mimodrame. Mis à part un long monologue, où la parole seule était en scène et les corps s’effaçaient, immobiles, les répliques se réduisaient à quelques interjections, à quelques mots, à peine des phrases, pour donner à entendre un message autrement transgresseur que l’idéalisme romantique ou messianique dont on affuble don Quichotte de nos jours. Moi qui venais de passer sept ans à traduire le roman de Cervantès, je retrouvais là une vitalité, une liberté du rire et de l’insulte, qui avaient guidé mon propre travail de désacralisation de cette œuvre mythique, d’autant plus forte et parlante aujourd’hui qu’on lui rend son caractère ludique et caustique.

 

Dans la mise en scène que Didier Galas nous propose aujourd’hui, il va jusqu’au bout des intuitions qui avaient guidé son premier spectacle. Cinq acteurs, ou plutôt à cinq corps mêlés, se lâchant, s’expulsant, reconstituent, bien au-delà des mots qui interviennent parfois comme de simples interjections, des scènes entières du Don Quichotte. Dans l’innocence originelle. Dans la création pure de l’acte à son commencement. Dans une monstruosité inattendue : ces corps étrangement imbriqués, on les croirait parfois sortis d’un tableau de Jérôme Bosch. C’est dire si cette gestuelle souligne le caractère dévastateur du roman de Cervantès qui, sous couvert d’enchantements, fait un sort aux mensonges et perfidies qui constituaient la morale de son époque. Les costumes de Vincent Beaurin, soieries légères d’une somptueuse beauté dont les acteurs, en maillot de corps, tour à tour s’enveloppent, puis abandonnent, contribuent à déréaliser ces figures interchangeables, et confirment par leur incongruité la force burlesque de l’œuvre. En contrepoint viennent s’insérer des scènes traitées de manière plus classique, et parfois même réaliste. Didier Galas laisse alors la primauté au texte, dont les qualités théâtrales (Cervantès fut, aussi, un grand dramaturge) s’affirment et permettent à ces mêmes acteurs de donner, dans un autre registre, toute leur mesure.

Spectacle novateur donc, spectacle nourri d’une réflexion extrêmement mûre tant sur la liberté qui fonde le roman de Cervantès que sur l’exploitation scénique d’une liberté de l’acteur. La nouvelle mise en scène de Didier Galas est une mise en abyme du Don Quichotte.

 

Aline Schulman, Novembre 2005

Conception et adaptation

Le Quichotte, voilà un mythe qui me captive depuis déjà plusieurs années. A l’occasion d’une recherche sur l’improvisation (avec une promotion de jeunes acteurs de l’ERAC), j’ai eu le désir d’entreprendre un nouveau spectacle à partir du roman de Cervantès. L’improvisation corporelle, par la puissance d’invention et les possibilités de ruptures de jeu qu’elle offre aux acteurs me parut un moyen fructueux pour aller « au cœur » du Quichotte et en explorer l’univers ludique et corrosif. Un procédé purement théâtral pour rendre compte sur la scène, par le seul jeu des acteurs, de ce doute fondamental sur le réel, que suscite l’écriture de Cervantès.

Dans le spectacle, chaque acteur, chaque actrice, peut être Don Quichotte, Sancho ou un moulin, et les rôles peuvent glisser de l’un à l’autre. Ces glissements d’incarnations sont notre moteur pour rendre compte scéniquement des hallucinations d’Alonso Quijano et des doutes sur la réalité que suscite le roman. Le spectateur doute de ce qu’il voit : il se retrouve « dans la tête » du Quichotte.

 

La technique de jeu que nous utilisons, faite d’improvisations et de « glissements d’incarnations » requiert un corps entraîné et disponible. Par sa connaissance du mouvement, Jean-Charles Di Zazzo aide chaque comédien à développer ses moyens corporels et à préciser son vocabulaire gestuel.

Le texte nous a conduit à explorer également d’autres styles de jeu, narratifs ou réalistes, qui prennent appui sur un travail plus spécifiquement vocal et qui font entendre la force de l’écriture de Cervantès.

La distribution se compose de cinq acteurs. Le texte est celui de Miguel de Cervantès dans la traduction française d’Aline Schulman, avec l’aide de qui j’ai réalisé l’adaptation du roman.

L’éclairagiste Eric Gaulupeau a conçu les lumières du spectacle. Vincent Beaurin (artiste plasticien) a réalisé les costumes et la scénographie qui offrent un appui esthétique au jeu des acteurs.

Ce spectacle est le fruit d’une maturation en plusieurs étapes sur « Don Quichotte ». Il s’adresse autant à ceux qui ont lu le roman qu’aux autres qui ne l’ont pas lu, mais qui n’ont pas échappé au mythe et aux images qui entourent le chevalier à la triste figure.

 

Didier Galas