Attention nouveaux horaires : les intégrales de Notre Faust, saison 2, du 29 mars au 1er avril, auront lieu à 19h !

En savoir plus

A propos de Doña Rosita

A Grenade, Doña Rosita l’amoureuse, accepte de laisser partir son jeune fiancé en Argentine et attend son retour en chantant son amour. Quand enfin elle s’éveille, elle se rend compte que sa vie est passée. La fiancée du premier acte est devenue une vieille fille. C’est une histoire très belle et très simple où l’action n’est pas le sujet principal : le temps passe. Le temps irréparable est le personnage principal de cette pièce. Doña Rosita a beau être passionnée, sa vie est aussi vide que la maison où elle habite. Lorca disait de sa pièce qu’elle était « un poème pour familles et rien d’autre ».

 

« J’ai conçu Doña Rosita la célibataire ou le langage des fleurs l’année 1924. Mon ami Moreno-Villa me dit « Je vais te raconter la belle histoire de la vie d’une fleur la Rose mutable sortie d’un livre sur les roses du XVIII siècle ». Allez. « Il était une fois une rose… » Et lorsqu’il finit le merveilleux conte de la rose, j’avais fait la pièce. Elle est apparue finie, unique, impossible à reformer. Et pourtant, je ne l’ai écrite qu’en 1936. Ce sont les années qui ont brodé les scènes et mis des vers à l’histoire de la fleur.

C’est un drame pour familles, comme je le titre, le grand drame poétique de la ringardise (…) C’est le charme d’une époque dont l’art est qualifié par mon charmant ami, le grand Salvador Dali, d’art comestible, où la meringue a une catégorie angélique et les livres et les façades et les poitrines énormes des dames se gorgent de libellules, de tournesols, d’abeilles, de touffes de cheveux qui s’achèvent en épées, et où les cruchons sont des têtes torturées et les têtes, des miroirs fulgurants avec vertes viscosités le méduse. »

Federico García Lorca

 

« Je me souviens d’un après-midi, prenant un café au Palace Hôtel avec Lorca, Dali et Pépin Bello ; je leur racontai ma trouvaille du jour : un livre sur la Rose. Un livre français du début du XIX siècle très suggestif, avec toutes les variétés connues et les noms latins ou modernes. J’ai très vite oublié tout cela mais, quelques années après, on joua Doña Rosita la célibataire, et quelques noms dont je lui avais parlé ont fait leur apparition parmi ceux-là, celui de Rosa mutabilis, qui est toute une évocation en soi. Et alors, à la première de la pièce à Barcelone, je lui ai envoyé un télégramme disant : « Te félicite cordialement. Signé : le grand-père de Doña Rosita ». »

Moreno-Villa

 

« Depuis le théâtre le plus pauvre de vaudeville jusqu’au théâtre où la tragédie s’émoustille, il faut répéter jusqu’à la satiété le mot « art ». Car il est triste que le seul endroit où l’on dise « art » avec sarcasme et moquerie soit dans les couloirs des théâtres. « Oui, mais l’art c’est ça ; le public ne s’y déplace pas pour ça » entend-t-on dire tous les jours, et moi je rétorque : Allez ! Le public va avec émotion aux spectacles qu’il considère supérieurs à lui, aux spectacles où il apprend, où il trouve de l’autorité. »

Federico García Lorca

Entretien avec Matthias Langhoff (metteur en scène)

L’engagement de Lorca

Lorca s’est engagé très fort culturellement en faveur des gitans, de leur musique. Et il s’est engagé dans sa troupe de théâtre populaire itinérant, qui était une expérience très proche de l’agit’prop telle qu’elle existait en Europe à la même époque. Mais il ne s’est pas engagé au sens d’un Dali qui a été avec les fascistes ou d’un Buñuel qui était avec les surréalistes du côté de la révolte absolue.

Lorca et Tchekhov

Le troisième acte de Doña Rosita est complètement tchékhovien, mais il y a une grosse différence entre les deux auteurs. Tchekhov est d’abord un observateur, alors que Lorca projette dans tous les personnages sa propre biographie d’homme brisé, d’homme fragile.

Pourquoi Lorca

Mon attrait pour Lorca est très ancien. Mais j’avais de gros problèmes en Allemagne vis à vis de la traduction, qui est épouvantable. Lorca avait donné tous les droits à Beck, l’un de ses amis. Un homme admirable qui s’est engagé en Espagne avec les Républicains, et qui a mené après guerre une vie pauvre. Mais comme écrivain, ses traductions de Lorca sont injouables. J’ai toujours pensé que je monterais un jour Doña Rosita. C’est une pièce où le chemin de l’écriture me passionne. Cela commence comme une histoire légère, une zarzuela, et cela se termine de façon très dure et profonde. Ce cheminement de l’œuvre, Lorca lui même ne l’avait pas prévu et cela me touche beaucoup. Et comme metteur en scène aussi, c’est une pièce qui vous pousse à changer votre façon de voir au fur et à mesure que vous l’abordez.

Toucher à tout

Ce qui est sensationnel avec Lorca, c’est qu’il doutait lui même de son domaine artistique ; il écrivait des pièces et des poèmes, il était un dessinateur extraordinaire et un grand compositeur de musique. Une sorte de génie universel donc mais qui n’était jamais sûr de rien et qui passait son temps à essayer. Sa dramaturgie ne suit pas les règles. Il essaye toujours de reprendre d’autres formes, d’autres traditions. Dans Doña Rosita, Don Martin le personnage grotesque est aussi une transposition des messagers de la tragédie grecque. Lorca n’est jamais homogène. Toute son œuvre est une sorte de plante dont on ne sait pas dans quelle direction elle va pousser. Mais elle a aussi une dimension artisanale qui me touche particulièrement. J’ai toujours eu du mal avec les mots « art » et « artiste ». Et je suis incapable d’expliquer en une page ce qu’une œuvre veut dire et ce que moi même je veux en dire. Pour savoir, j’ai moi aussi besoin d’essayer.

 

Recueilli par Béatrice Barou, Novembre 2005