Vous êtes ici:
Accueil » Saison 2004-2005 » UnplusUn » En savoir plus

La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

En savoir plus

Notes du metteur en scène

L’idée de faire un spectacle sur le couple ne m’aurait pas frôlé si je n’avais rencontré Jade Duviquet et Cyril Casmèze. Mais je les ai rencontrés. Au sortir d’une représentation d’un précédent spectacle, ils sont venus me dire qu’on avait quelque chose à faire ensemble. Nous ne nous connaissions pas et je leur ai pourtant dit oui. Comment cela s’appelle? De l’inconscience? De l’intuition? Ce oui m’est sorti de la bouche avec assurance, sans aucune réflexion rationnelle, si bien qu’au premier jour des répétitions, alors que la production du spectacle était pratiquement montée, je ne les avais encore jamais vus sur un plateau. Mais dès la première minute de travail ce fut évident, d’une évidence limpide et sans restriction : nous avions quelque chose à faire ensemble.

 

Donc un homme, Cyril, une femme, Jade. Un couple. Une création qui traiterait du couple. Un sujet qui peut sembler éculé, mais qui s’est vite révélé riche de territoires à explorer. Très vite ce fut une bataille, non entre nous, mais entre nous et une certaine tradition de théâtre. Une bataille pour ne laisser entrer sur le plateau ni la belle-mère, ni l’ami de la famille qui devient l’amant de la femme. Pas de portes qui claquent, de révélations sensationnelles. Même si je peux me réjouir à voir ce théâtre-là, je voulais tenter autre chose, et la forme de la comédie de moeurs est si ancrée dans nos mémoires qu’il fallait être radical. Pas de troisième terme, pas d’enfants, d’amis qui passent, d’animal familier à qui l’on se confie, de plante verte que l’on bichonne, de télévision qui comble les silences, pas de cartes postales, de lettres intimes, de bibelots. Tout est mis en cartons, soigneusement empaqueté. Restent une table, deux chaises, un homme, une femme, et cette question lancinante : l’autre, c’est quoi ? Cela m’a toujours fasciné, ne pas pouvoir être à la place d’un autre, cette chose si proche et qui peut devenir la seconde suivante si lointaine. Si l’on peut épuiser l’autre, difficile d’épuiser la question de l’autre.

 

On a du mal à reconnaître sa propre voix enregistrée. Mais que dirait-on de nos corps, de nos gestes, de nos visages illuminés ou en pleurs, dans le théâtre si violent que produit le couple. La scène d’amour, la scène de ménage, tout semble gentiment codifié, mais il n’en est rien, bien sûr. Deux êtres sont aux aguets, et dans l’air qui les relient, une suite ininterrompue de réactions chimiques : précipitation, cristallisation, explosion, décantation, et tout cela s’enchaînant sans logique apparente. Devant le visage défait de l’autre, alors qu’on éructe rageusement la même litanie d’arguties, quel détail infime, quel geste chez l’autre, manière d’écarter une mèche, de se mordre la lèvre, nous séduit soudainement au point qu’on se liquéfie sur place, au point qu’on étreint le corps de l’autre avec la même violence que celle avec laquelle on le rejetait deux secondes plus tôt ?

 

On secrète toutes sortes de liquides, des larmes, de la sueur, du sperme. Et tout cela en s’enflammant. C’est un constant miracle. Deux éléments si contraires, l’eau et le feu, intimement mêlés. Une planète où sans cesse il se met à pleuvoir en pleine chaleur. Et cette planète-chaos fabrique une étrange langue, une syntaxe obsessionnelle et répétitive, un parler « Ouroboros », du nom de ce serpent qui se mord la queue. Combien de fois faudrait-il déclarer son amour pour que l’autre soit à jamais rassuré ? C’est un mouvement sans fin et tant mieux. La dispute amoureuse ne produit-elle pas les mêmes phrases répétées dix, vingt, trente fois dans la même demi-heure ? Cette langue-là n’est pas là pour dire quelque chose, elle avance par vagues pour marquer un territoire, pour laisser des traces dans le territoire de l’autre. Elle s’apparente au rugissement, au rauquement, au feulement.

 

Souvent on pense à de la frontalité quand on représente une scène à deux, qu’elle soit de désir ou de rage. On simplifie, par peur, l’un à cour, l’autre à jardin, un face à face. On oublie les coins. Les recoins des appartements, l’espace où l’on se réfugie, entre la table de nuit et le mur, dans les moments d’écroulements. Comme une bête qui se terre. L’appartement a plusieurs strates, dont l’une est reliée au sauvage. Derrière l’apparence policée de nos claires habitations, il existe des recoins secrets que seuls les amants connaissent. Des traces à peine visible sur les murs, des tanières, des odeurs. Cassavetes sait filmer cela.

Et toujours cette langue qui peine à embrasser le réel, l’inarticulé qui prend la forme d’un cri. Platon et son mythe nous tient encore : nous étions un et avons été séparés. Il faudrait fusionner à nouveau, comprendre l’autre au moindre cillement, posséder une langue d’une absolue justesse, capable de décrire nos sensations les plus intimes. Mais la langue fait du sur place, elle patine. Je pense à ces phrases de Tarjei Vesaas : on dit trop de bêtises et de contresens. Le plus souvent, ce sont des contresens. Ce que l’on dit reste souvent par terre comme une paire de chaussures abîmées – tandis que ce que l’on aurait voulu dire fait l’impression d’oiseaux volants. »

 

UnplusUn ne répond à aucune question. Je ne sais sur quel versant s’engage ce couple, s’il va perdurer, se séparer, voire s’entre-tuer  Peu importe, chacun choisira. Mon désir est de décrire une émulsion (mélange hétérogène de deux liquides non miscibles dont l’un forme des gouttelettes microscopiques en suspension dans l’autre), une émulsion non stabilisée, sensible à tout changement de température, à chaque mot prononcé, gorgée de tous les possibles.

 

Jean-Yves Ruf