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La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

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Note de l’auteur

Dans une Alger déchiquetée par l’islamisme, le crime et la corruption, la vie essaye de se trouver du sens. Pour preuve, trois amis veulent faire bombance. Car c’est l’un des thèmes centraux de ce texte : faire bombance.

Sauf que ça se passe dans un pays qui se décompose.

Trois personnages aussi divers que complémentaires, qui vont, l’espace d’une errance, d’un soir, essayer d’assembler leurs lignes de fracture. Unis dans la dérive, ils se montreront leurs fantasmes, leur Algérie. Ils vont opposer la rage de leur blues contre celle du béton, du Discours.

A travers cette errance, des éléments du drame d’Algérie sont donnés à lire en puzzle. Toujours puisés dans la représentation du quotidien simple, dans la nature de sa langue. Tournée des bars, kif, gueuletons, amphétamines, alcool, le trio achève son errance sur une plage, dans la banlieue d’Alger.

Là, en une espèce d’oratorio désaccordé, tout se déconstruit. Ils sont traversés par toutes les névroses du pays, le fauve reprend le dessus et le drame arrive, presque gratuit.

Cette pièce montre les personnages aux prises avec un réel piégé, sans issue. Ils vont évoluer dans leur dérive comme des sortes de boussoles détraquées. Car même le Nord, (au sens «perds pas le Nord »), semble totalement absent dans cet univers.

A un certain endroit, ce texte est aussi un franc bouquet de sensations, d’odeurs, de tchatche. Un hommage à l’idée d’un certain possible, bientôt, en Algérie.

 

Aziz Chouaki

Entretien avec Aziz Chouaki

Tiphaine Karsenti & Martial Poirson : Ce texte est une commande de Jean-Louis Martinelli. Mais quelle a été précisément la genèse du projet ? Comment l’idée ou l’envie d’écrire cette histoire-là vous est-elle venue ?

Aziz Chouaki : Je voulais donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais, des exclus de tout. Et montrer aussi, que les jeunes là bas sont plus globalisés qu’on ne le croit. La structure de la pièce est celle d’un fait divers banal : trois potes en bordée, une embrouille éclate et c’est le drame, pour absolument rien de rationnel (en l’occurrence une cassette de musique).

T.K. & M.P. : Une virée met en scène trois jeunes réunis pour une nuit de défonce à l’alcool et à la drogue, une nuit où le temps passe sans qu’on ait le sentiment d’une véritable progression. Cette structure fait penser à celle de la pièce de Beckett, En attendant Godot : revendiquez-vous cet héritage ?

A.C. : Absolument, les personnages sont englués dans un présent qui les dépasse, le temps devient vertical et non plus linéaire. Chez Beckett, les personnages sont dans un hors-social, ils ne travaillent pas, n’ont pas de vie de famille etc. Seule compte l’implacable et mystérieuse sensation de l’ennui. Sartre disait : l’ennui c’est quand on s’aperçoit qu’on existe.

T.K. & M.P. : Le monde extérieur aux trois personnages est présent, mais sous forme imaginaire, comme dans une sorte de brouillard… Cela donne à la pièce une dimension onirique, et suggère un sens moins concret, peut-être plus universel et métaphysique…

A.C. : Oui, cette disposition met en exergue la vacuité de leurs réflexions (somme toute très banales) sur la vie, l’art, l’amour. Autour d’eux, le monde est comme un songe. Shakespeare disait : nous sommes fait de l’étoffe dont sont faits les rêves et notre petite vie est entourée de sommeil.

T.K. & M.P. : Parfois, un personnage s’extrait de la conversation commune pour se lancer dans un monologue en aparté. Cela introduit une rupture dans le rythme de la pièce, et permet au spectateur de sonder en quelque sorte la profondeur des personnages (leur passé, leur intériorité). Peut-on voir dans ces apartés un héritage de la tradition orale et des conteurs ?

A.C. : Les apartés relèvent de la rythmique de la pièce, ils représentent une sorte de fenêtre par où passe la poésie, le rêve, tout devient possible dans cet espace virtuel, on est dans le théâtre pur, effectivement ça rejoint la technique des conteurs et de l’oralité.

T.K. & M.P. : Les personnages ont tendance à se mettre en scène, et à penser leur vie comme un film, en se référant aux mythes hollywoodiens. « Et alors, c’est quoi un film ? C’est la vie, les trucs de tous, des conneries, des trucs bien. (…) ce qu’on vit c’est un film. », dit Mokhtar p. 63. Cette représentation fictionnelle qu’ils se font d’eux-mêmes vous apparaît-elle comme une fuite ou au contraire comme une forme de résistance face au monde ?

A.C. : Plutôt comme une résistance, les personnages sont comme des Don Quichotte, ils interprètent le réel comme un film. Pour eux le réel, c’est de la fiction pure. Par la bande, on a accès à la manière dont le Sud se ré-approprie les débris de mythologie occidentale, notamment culturels, et le cinéma en est l’endroit majeur.

T.K. & M.P. : Les références musicales sont très présentes dans la pièce. Vous –même êtes musicien de jazz. Avez-vous le sentiment que votre écriture est influencée par la musique ? Son rythme, sa composition se rapprochent-ils de ceux d’un morceau de jazz, avec son fil conducteur et ses moments d’improvisation ?

A.C. : Pour moi, le jazz, est un mix de rigueur et de folie. Rigueur dans la précision du jeu, du rythme, des phrases, des thèmes. Et folie, quand arrive le moment du chorus, qui vient défier la structure du thème par l’improvisation.

T.K. & M.P. : La langue de la pièce est un mélange entre français, arabe et kabyle. Ces trois langues font partie de l’héritage de l’Algérie. S’agit-il pour vous de forger cette langue inédite qui réunirait sans tension les trois idiomes ?

A.C. : Cette langue existe en soi dans le parler algérois, sauf qu’elle n’est pas avalisée par le pouvoir qui la considère comme vulgaire bâtarde. Je revendique puissamment cette créolité.

T.K. & M.P. : Votre écriture joue avec les sonorités, les rythmes, les registres. Le fait d’avoir plusieurs langues maternelles vous rend-il plus sensible à la dimension sensible de la langue ?

A.C. : Sûrement. Quand je phrase une réplique dans ma tête, toutes ces langues (arabe, berbère, français), sont convoquées. Et c’est un brassage des trois qui donne la version finale.

T.K. & M.P. : La fiancée perdue de Mokhtar s’appelle Nedjma. Faut-il y voir une référence à Kateb Yacine, dont le grand amour portait ce prénom ? Vous sentez-vous des affinités avec d’autres auteurs algériens ?

A.C. : Emotionnellement, mais pas du tout littérairement. Car la littérature algérienne croule, d’après moi, sous le national. Or je ne suis pas du tout un écrivain national. J’ai perdu la Nation comme on perd la foi. Cela dit j’adore la terre Algérie, et quelques Algériens.

T.K. & M.P. : Vos textes (L’Etoile d’Alger, Une virée) montrent combien la frontière entre raison et folie, droit chemin et dérive, ascension et chute, est ténue, et combien une réalité sociale, politique, culturelle déprimée – en Algérie ou ailleurs – peut conduire l’individu à basculer. Et pourtant, votre œuvre n’est pas désespérée, car elle est pleine d’humour. Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette alliance du rire et du drame ?

A.C. : Toucher du doigt cet endroit de la vie où la conscience de la mort étant inéluctable, il ne reste alors que le rire Nietzschéen pour conjurer le malheur, et ainsi peut-être l’accepter mieux.

T.K. & M.P. : Pourquoi écrivez-vous ? La littérature peut-elle selon vous influencer les mentalités ? Vous est-elle nécessaire pour penser l’Algérie ?

A.C. : Penser le monde, plutôt. C’est d’abord pour moi une saveur avant d’être un métier, ou une vocation. Je n’ai pas de messages, juste des propositions de délire et de poésie. Je suis un poète avant tout.

T.K. & M.P. : Vos œuvres sont-elles lues là-bas ? Comment sont-elles reçues ?

A.C. : L’étoile d’Alger se vend en Algérie. La réception est variée. Ceux qui aiment, aiment la folie de mon écriture, mon humour. Ceux qui détestent, trouvent que je salis l’image de l’Algérien, et qu’à ce titre je suis un traître à la nation.

T.K. & M.P. : Vos œuvres expriment un point de vue sur la condition des Algériens et des Kabyles. Vous faites preuve d’un désir de démystifier le monde. Diriez-vous que vous êtes un écrivain engagé ?

A.C. : Pas du tout, je déteste ce mot, engagé. Je me considère plutôt comme quelqu’un de concerné par la connerie des hommes en général. Et comme un artisan des mots.

T.K. & M.P. : Vous avez déjà donné une lecture d’Une Virée à l’occasion d’une carte blanche qui vous était offerte au Théâtre Nanterre -Amandiers en octobre 2003. Ce « coup de projecteur » jeté sur votre travail vous est apparu alors comme « une sorte de balise, de station ». Où en êtes-vous maintenant de votre réflexion sur le chemin parcouru et sur celui qui reste à faire ? Une Virée constitue-t-elle une charnière dans votre trajet d’écrivain ?

A.C. : J’attends de voir comment la pièce sera reçue par le public. En tout cas, je l’espère beaucoup et j’attends avec impatience le soir de la première. Par ailleurs je publie en septembre un roman, Arobase, chez Balland, qui n’a strictement rien à voir avec l’Algérie.

 

Entretien réalisé à l’automne 2003