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A propos du Triomphe de l’amour

Le Triomphe de l’amour est une pièce de Marivaux peu jouée, comme l’était La Dispute, qui ne connut, à sa création, aucun succès. Peut-être est-ce dû à la radicalité et à la brutalité du propos. Rarement le théâtre a dépeint une figure aussi déterminée et prête à tout que celle de Phocion / Léonide, protagoniste central de l’intrigue.

 

La force de cette pièce réside sans doute dans le magnifique exercice auquel se livre alors Marivaux : placer au centre de l’intrigue un personnage à la volonté de fer dont on ne saura jamais si on l’adopte ou on le rejette.

 

Phocion, par amour, ment, manipule, trompe, menace, ouvre et brise des cœurs sans aucun scrupule. Laclos et Sade pourraient ne pas être loin et pourtant…

 

La pièce est politique aussi, Léonide cherche à réparer une injustice dont elle ne fut pas responsable, mais dont elle est la principale bénéficiaire, elle pratique le don de soi avec grandeur.

 

Mise à part la candeur absolue d’Agis, l’objet de l’amour de Léonide, tous les personnages nagent en eaux troubles et la naissance dorée ou modeste ne change rien à l’affaire. Les deux serviteurs sont d’une cupidité sans conteste, la suivante de Léonide est un renard d’entre les renards et le frère et la sœur philosophes, qui complotent pour renverser le régime en place, ont fait vœu de chasteté sans que l’on sache ce que cache réellement ce renoncement de soi.

 

Le Triomphe de l’amour, et c’est la force de sa structure théâtrale, dépeint une extraordinaire machination / machinerie / machine à broyer, Léonide / Phocion est une araignée tissant méthodiquement et inexorablement sa toile et épinglant sans pitié quiconque se met en travers de sa route.

 

Un Marivaux noir, brutal et formidablement vif, intelligent à la fois.

 

Stanislas Nordey, Juin 2003

Avertissement de l’auteur

Le sort de cette pièce-ci a été bizarre. Je la sentais susceptible d’une chute totale ou d’un grand succès ; d’une chute totale, parce que le sujet en était singulier, et par conséquent courait risque d’être très mal reçu ; d’un grand succès, parce que je voyais que, si le sujet était saisi, il pouvait faire beaucoup de plaisir. Je me suis trompé pourtant ; et rien de tout cela n’est arrivé. La pièce n’a eu, à proprement parler, ni chute ni succès ; tout se réduit simplement à dire qu’elle n’a point plu. Je ne parle que de la première représentation ; car, après cela, elle a eu encore un autre sort : ce n’a plus été la même pièce, tant elle a fait de plaisir aux nouveaux spectateurs qui sont venus la voir ; ils étaient dans la dernière surprise de ce qui lui était arrivé d’abord. Je n’ose rapporter les éloges qu’ils en faisaient, et je n’exagère rien : le public est garant de ce que je dis là. Ce n’est pas là tout. Quatre jours après qu’elle a paru à Paris, on l’a jouée à la cour. II y a assurément de l’esprit et du goût dans ce pays-là ; et elle y plut encore au-delà de ce qu’il m’est permis de dire. Pourquoi donc n’a-t-elle pas été mieux reçue d’abord ? Pourquoi l’a-t-elle été si bien après ? Dirai-je que les premiers spectateurs s’y connaissent mieux que les derniers ? Non, cela ne serait pas raisonnable. Je conclus seulement que cette différence d’opinion doit engager les uns et les autres à se méfier de leur jugement. Lorsque dans une affaire de goût, un homme d’esprit en trouve plusieurs autres qui ne sont pas de son sentiment, cela doit l’inquiéter, ce me semble, ou il a moins d’esprit qu’il ne pense ; et voilà précisément ce qui se passe à l’égard de cette pièce. Je veux croire que ceux qui l’ont trouvée si bonne se trompent peut-être ; et assurément c’est être bien modeste ; d’autant plus qu’il s’en faut beaucoup que je la trouve mauvaise ; mais je crois aussi que ceux qui la désapprouvent peuvent avoir tort. Et je demande qu’on la lise avec attention, et sans égard à ce que l’on en a pensé d’abord, afin qu’on la juge équitablement.

 

Marivaux, 1732

in Théâtre Complet – Ed. Gallimard La Pléiade – janvier 1994