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Attention nouveaux horaires : les intégrales de Notre Faust, saison 2, du 29 mars au 1er avril, auront lieu à 19h !

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A propos de Médée

J’ai souvent rêvé…

…en suivant la route qui, de la Boissière, descend sur Aniane, à un théâtre pour les gens de la contrée, simple et, peut-être, pas tellement onéreux. Il est déjà prêt : la terre, le ciel, les rochers, un ruisseau, l’ont dessiné. Nous n’aurions qu’à le faire théâtre. Il fait penser à ceux de la Grèce. Le ruisseau, sec l’été, entoure aux trois quarts, dans son cours sinueux, un relief qu’il serait vite fait d’aplanir et qui serait la scène. Pour les spectateurs, la pente de la colline, raide, qui encercle à demi le ruisseau courbe.

On peut couper les chênes verts ; on peut disposer des dalles, les lauses, ici, ne manquent pas. Les gens s’assiéraient sur les pierres, les rochers, la terre, sur leurs vestes ou des coussins.

Mais ce n’est peut-être qu’un beau songe.

Et la pièce ? La pièce serait à l’image de ce théâtre, dans son esprit, pierreux, brutal, dur, sans ornements, mais parfois avec l’ampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit ; et aurait pourtant les reflets et les significations de la vie, de ses tourments, des tempêtes, des songes et de la souffrance de tout homme, dans tous les temps.

 

Mais un rythme comme celui de Médée, il suffit qu’il soit à peine transposé, décapé de ses aspects d’antiquité et que, passé à notre époque, tout en conservant son éclat légendaire, il garde toujours son pouvoir dans l’âme populaire, pour pouvoir toucher directement l’esprit de notre peuple. D’autres l’ont fait ailleurs. Je le sais. Pour d’autres raisons qui ne sont pas les miennes.

Le chœur, je l’ai, lui aussi, détourné de son apparence grecque. En vérité, dans la société méridionale, le chœur antique est resté toujours vivant. Sur les placettes, à la gardette, devant le café, au bon de la nuit, le groupe des vieilles femmes est bien là pour commenter tout événement et le charger de cet écho que le peuple assemblé ajoute à toute chose personnelle.

Le maintenir, mais par fragments, de trois ou quatre personnes qui se répondent, ou qui nous donnent, sans se mêler, l’image de pensées différentes, cheminant de concert, sans s’entendre ni se comprendre.

Les vieilles, dans ce passage du mal, je les veux, comme est souvent, en vérité, l’opinion publique, quelque chose de malin, l’image de la vie lorsqu’elle en est venue à l’âge sans pitié, comme, et sans doute pourquoi, sans illusions. Avec seulement, par-ci, par là, un tendre souvenir, un espoir aussi étrange ici qu’une fleur d’amandier sur l’écorce noire d’un vieil arbre tordu, et mort plus qu’aux trois quarts ; l’espoir que donne en vain, l’enfance, dans l’innocence de sa fleur.

C’est pourquoi je les vois avec des masques qui leur donneraient l’apparence de chouettes, hiboux, grands ducs, ou effraies, à la face blanchâtre, hurlant à la mort, et sans grande pitié au cœur ; miroirs, déjà de la mort triomphante et du mal.

 

Tout au long de la pièce, avant toute action, comme lorsqu’elle s’achève, les vieilles (quatre ou cinq), vêtues de noir, avec leurs écharpes moires qui allongeront leurs gesticulations ainsi que des ailes de corbeaux ou de chouettes, seront dressées, ici et là, à des hauteurs différentes, tournant très lentement, sans mot dire, d’abord, leurs faces blanches d’oiseaux de nuit, seul mouvement de leurs corps. On peut deviner, avant que s’élève toute parole, leur jacassement, leurs cris aigus, leurs battements d’ailes, comme font les pies qui se disputent sur la branche haute d’un arbre mort. Cris de pies ou de corneilles, animaux sans signification. Porter au plus haut l’apparence animale.

Réparties en deux couples de chaque côté de la mère du chœur, celle qui lancera, à voix rauque, la parole majeure, reprise et balancée et renvoyée d’un groupe à l’autre. Chaque couple aura sa voix, l’une aiguë, l’autre basse. Et la mère, au milieu.

 

Les mouvements de cette sorte de chœur serviront à animer la scène, dans les moments apaisés qui séparent les tensions. Au contraire, le chœur immobile, comme dit plus haut, et muet, aura pour but de souligner, par son silence et les lents mouvements des seuls visages, les points de grande tension.

Quant à la forme, j’ai repris, en dehors du dialogue d’échanges, ces psaumes que j ‘affectionnais déjà au temps d’ « Occitania » et de « Terra d’Oc », ceux de David, de Job, d’Isaïe ou d’Ezéquiel et qui s’accordent si bien au génie de la langue. En vérité, tout psaume est fait pour être psalmodié. Je ne suis pas, hélas, musicien. J’ai écrit les versets. Peut-être qu’un jour ces « Psaumes de Médée » donneront à quelque jeune musicien l’idée de chercher, je veux dire de « trouver », la monodie qui, avec eux, s’accordera.

Ce serait l’accomplissement d’un effort, tenté en vain par tant, pour rejoindre les enchantements de cette tragédie grecque qui fascinait Nietzsche, et que Wagner entendit autrement ; ceux qui, dans les soirées vibrantes de la canicule, envoûtaient le peuple grec il y a deux ou trois mille ans.

 

Max Rouquette

Préface à Médée, Editions Espaces 34

A propos de la scénographie de Médée

Si on veut, nous dit Max Rouquette, l’espace du jeu nécessaire à cette tragédie, pourrait se réduire à la couverture rouge derrière laquelle apparaît Médée pour la première fois.

Aux confins de la ville, Médée la paria, occupe l ‘espace aride d’une ruine dans un terrain vague, plus de portes, plus de fenêtres, juste une couverture rouge…

 

C’est entre deux espaces extrêmes, la ville et l’immense au-delà du terrain vague, que nous avons posée, en équilibre, la fragile couverture, le pauvre univers où vit Médée.

Ce pourrait être en périphérie d’une ville africaine, la banlieue de Ouagadougou, où tentent d’exister des morceaux d’humanité, accrochés encore à la ville, tendus vers elle, mais déjà presque lâchés par elle, avant d’être tout à fait engloutis par la poussière…

 

Murs effondrés, murs remontés, briques en tas abandonnées depuis des siècles à moins que déposées la veille.

Reconstruction ou archéologie, les yeux brûlés par la poussière rouge et la misère, on ne fait plus la différence.

De cet espace concret la scénographie se dilate vers les espaces extrêmes de la ville, vers la salle, atténuant la limite avec le plateau que l’on peut rejoindre de plain-pied, et, à l’opposé vers l’image d’une immensité désertique qui, absorbant le regard le projète dans la dimension irraisonnable, fantasmatique et magique de Médée.

Au bord du chaos, Médée lance sa terrible vengeance entre l’espace des vivants et celui des morts, là où cohabitent les fétiches et les petites cuvettes de plastique bleu.

 

Gilles Taschet, mai 2003

Journal de voyage

Je m’embarque donc pour Bobo-Dioulasso avec le texte de Médée de Max Rouquette que je viens de découvrir. Plusieurs points de concordance se font jour très rapidement entre cette tragédie et les acteurs de ce groupe. Tout d’abord qu’ils soient catholiques, musulmans, animistes, le lien au sacré est omniprésent et assez proche de qu’il pouvait être chez les grecs. Ici la présence des Dieux est réelle. Médée la magicienne peut être à l’image de la femme africaine dotée de dons et de pouvoir.

Les tragédies grecques adviennent en un temps et un lieu où s’invente la démocratie, passage donc d’un ordre politique ancien, archaïque à un nouvel ordre synonyme de modernité. Depuis un siècle l’Afrique vit un tel bouleversement, la démocratie se cherche et les différents pays doivent se défaire de nombreux tyrans et la vie des peuples est marquée de nombreux conflits ethniques. Ainsi en va-t-il par exemple du sort réservé à nombre de Burkinabés séjournant en Côte d’Ivoire, suite à la mise en avant du concept « d’ivoirité » par le gouvernement de Laurent Gbagbo. Bon nombre de Burkinabés sont animés d’un réel sentiment de vengeance du fait des violences subies par « leurs frères » et une spirale de vengeance est amorcée, et vécue comme juste nécessaire. La violence qui porte les actes de Médée est un sentiment palpable chez l’homme de la rue.

Enfin il semble qu’ici la parole du chœur, comme expression du voisinage ou de la cité ai encore un sens alors que dans nos sociétés occidentales, atomisées, ayant perdu le sens de la communauté et de la solidarité, sa représentation en soit devenue impossible.

 

Hier soir, je regarde un reportage de TV5 Afrique au sujet des affrontements de Bounia au Congo. Le reportage nous entraîne sur les traces des enfants-soldats, véritable plaie de la plupart des conflits armés africains. Un garçon d’une quinzaine d’années, Thomas, pose avec un fusil mitrailleur. Il est très souriant et parle un français très convenable. Le journaliste lui fait remarquer qu’il est encore un enfant et qu’il vaudrait mieux qu’il aille à l’école :

  • « Non je ne suis plus un enfant. Je peux me servir d’un fusil. La semaine dernière, nous avons repoussé leslounsis, J’en ai tué cinq. Après, je veux aller à l’école ou en France pour étudier. »
  • « Peut-être quand la paix sera revenue, tu pourras aller à l’école avec des jeunes avec lesquels tu te bats aujourd’hui. Eux aussi souhaitent vivre en paix. »
  • « Jamais, s’exclame-t-il, même s’ils venaient à l’école avec nous, tu ne pourrais pas faire confiance, ils auraient des couteaux cachés et on pourrait se faire égorger. »

Ainsi, même si les conflits cessent du fait de la présence de troupes d’occupation ayant en charge de pacifier la région, tout laisse à penser que le germe de la méfiance et le désir de vengeance seront ancrés au plus profond du jeune Thomas et donc prêt à se ranimer à la première occasion.

La vengeance est ressentie comme une nécessité. Il en va de l’honneur de l’ethnie, comme s’il s’agissait d’actes ayant porté atteinte à l’honneur familial. Ainsi, en discutant avec Moussa, aussi bien qu’avec Abou, je mesure qu’ils sont prêts à un conflit avec les ivoiriens qui ont, me disent-t-ils tous deux « commis des atrocités contre nos frères burkinabés. D’ailleurs, notre armée est la plus forte ». Moussa se dit même prêt à repartir à l’armée s’il le fallait.

Ici à Bobo, je ne vois pas de traces du conflit en Côte d’Ivoire. Pourtant, j’apprends par Abou que sa famille est rentrée à Banfora, ville du Burkina, proche de la frontière. Amadou (Jason) a également reçu des cousins dans sa cour, et nombreux sont les « parents » ayant du revenir.

L’autre soir, Abou me montre deux 4 x 4 qui arrivent près de l’hôtel de nuit, de hommes en sortent. Abou m’indique que ce sont des mercenaires engagés par les rebelles de Bouaké ; Bobo-Dioulasso est d’ailleurs leur base d’approvisionnement dans laquelle ils opèrent de nuit.

La vengeance donc comme condition du rétablissement de l’honneur est sans aucun doute le sentiment premier qui relie Médée à une lecture africaine. Bien que l’acte que commet Médée soit profondément étranger à Justine, elle saisit viscéralement elle aussi ce désir de vengeance. La trahison est ici plus qu’ailleurs inexcusable, or Jason trahit son clan et immédiatement son attitude, sa fuite, son futur mariage avec Créuse font écho à la violence générée par la polygamie, contre laquelle les jeunes femmes s’insurgent. Ainsi la Médée abandonnée délaissée par Jason – l’opportuniste – préférant la couche de Créuse qui lui ouvre la route du paradis éveille-t-elle la compassion des femmes du chœur.

 

Plus les répétitions avancent et plus je m’imprègne de ce pays et plus je ressens le texte de Max Rouquette comme lié à la terre d’Afrique. Cette impression est certainement due au fait que la poésie de Rouquette s’appuie sur une observation de la nature. Ces textes sont pleins de senteurs des plantes, des mouvements des astres,… et ici le rapport à la nature est essentiel ; la survie des hommes en dépend (progression du Sahel, attente de la saison des pluies …).

Certes un grand nombre de personnes vit aujourd’hui dans des grandes villes que sont Ouagadougou et Bobo mais la plupart sont originaires de villages, villages d’agriculteurs et la langue de Rouquette est bel et bien celle des agriculteurs du Sud de la France, celle qu’enfant j’entendais de la bouche de ma grand-mère et que je qualifiais alors de patois. L’Occitan et ses images répondent au Dioula. Une langue plus archaïque que le français donc pour faire lien avec la Grèce Antique, et créer des images qui semblent avoir pris naissance en Afrique de l’ouest ou « Entouka » en parler comme ses filles.

Rouquette rêve d’une représentation dans un théâtre de plein air et « la pièce serait à l’image de ce théâtre, dans son esprit, pierreux brutal, dur, sans ornement mais parfois avec l’ampleur du vent, de la chaleur, de l’air, du ciel, de la nuit, et aurait pourtant les reflets et les significations de la vie, de ses tourments, des tempêtes, des songes et de la souffrance de tout homme, dans tous les temps ». Les paysages entre Ouagadougou et Bobo obéissent au souci de l’auteur.

 

Extrait du Journal de Voyage de Jean-Louis Martinelli, Juin 2003