Vous êtes ici:
Accueil » Saison 2003-2004 » La vie est un songe » En savoir plus

La billetterie du théâtre sera fermée du 14 juillet au 21 août inclus. La réservation par internet reste ouverte !

En savoir plus

A propos de La vie est un songe

C’est en lisant Pier Paolo Pasolini que j’ai voulu relire Pedro Calderón de la Barca. Et, c’est en lisant Calderón de Pasolini que j’ai voulu relire La Vie est un songe de Calderón.

J’ai donc ouvert à nouveau le livre du dramaturge espagnol, et j’avoue ne pas avoir relu exactement la même histoire. Je n’ai pas reconnu tout à fait la pièce de théâtre que j’avais lue quelques années auparavant.

Les dernières saisons passées à travailler sur la tragédie grecque, et l’expérience toute proche du miroir déformant de Pasolini ont modifié mon point de vue.

 

Il n’est plus question de mêler cette oeuvre au vieux débat théologique sur la prédestination ou le libre arbitre. Le projet n’est pas non plus de répondre à la question : « Est-ce que la vie est un songe? ». L’affirmation, presque indécente, selon laquelle la vie le serait, est un mensonge. En proclamant que la vie est un songe, Basile – père et tyran – rend confuse la vision du monde à son fils. Il le brouille avec la vie réelle et brise en lui toute volonté d’action. En quelque sorte, il l’anesthésie pour mieux l’écarter du pouvoir. Car c’est là sa profonde angoisse : celle de voir un jour son fils lui prendre les prérogatives royales. « Le fouler au pied ». Pour continuer à régner sans partage, il doit détruire toutes menaces, et pour commencer, faire disparaître sa propre descendance. Comme Laïos ou Cronos avant lui, alerté comme eux par une sombre prophétie, Basile s’emploie à « dévorer » son fils dès la sortie du ventre maternel.

 

Calderón rend compte chez l’homme d’une fêlure qui le coupe de la réalité, qui l’encourage à refuser sa propre mort, et par conséquent la vie qui doit lui succéder.

Je relis aujourd’hui La Vie est un songe comme une tragédie sur le cycle de la vie, comme un Œdipe à l’envers, où la mère est morte en couche, où le père laisse libre cours à ses pulsions infanticides. Le fils, condamné par la sentence d’un oracle, n’a pas été sauvé par un berger. Il a grandi comme une bête dans la montagne. A l’inverse de la tragédie antique, La Vie est un songe permet la confrontation père-fils. Si chez Sophocle, Polybe et Laïos sont morts, ici, le père nourricier et le géniteur exercent toujours leur pouvoir. En revenant au palais, le fils héritier reconnaît son père. Leurs identités sont déclinées. Le meurtre à la fourche des deux routes n’existera pas. Le débat peut enfin avoir lieu, et il sera violent.

Les liens étroits que Calderón entretient avec la tragédie antique, m’encouragent à aborder la Vie est un songe comme un théâtre de figures. Les personnages y sont libérés des considérations psychologiques. La scène est débarrassée de son attirail baroque.

 

Si le xviie siècle est convoqué sur le plateau, ce sera, comme nous le suggère Pasolini dans son Calderón, sur le mode de la citation. Reconstituer par touches le monde de Velázquez est l’ultime mensonge de Basile pour maintenir son fils dans l’erreur et dans le carcan d’un monde voué à s’éteindre. Derrière les figures d’emprunt, les masques de circonstance, il s’agit de retrouver la dimension mythologique de l’œuvre, rendue à l’archaïsme du plateau.

 

La Vie est un songe relate l’irruption de nos angoisses et de nos violences. Elle place au centre de la scène cette « fêlure » qui nous pousserait même à renoncer au cycle de la vie. Dans ce conflit obsessionnel entre père et fils, Calderón nous rappelle que si l’homme renonce à la volonté de transmettre, il est condamné au chaos. Il ne peut alors susciter qu’appétit et désir despotique où règnent les ténèbres, les erreurs et les oracles.

 

Guillaume Delaveau